Peut-on dire n’importe quoi sur les forums de discussion consacrés à la finance? L’affaire GameStop a montré que les réseaux sociaux offrent une caisse de résonance surpuissante. Les échanges sur le forum de discussion du site Reddit, Wallstreetbets – plus de 6 millions d’utilisateurs –, ont contribué à la coalition de milliers ou centaines de milliers de petits investisseurs, décidés à faire monter l’action GameStop en janvier. Maintenant que l’action chute et que certains ont perdu de l’argent, la question de la légalité de ces conversations pourrait se poser. Cet épisode pourrait-il conduire à des restrictions sur la diffusion d’informations financières entre particuliers? Encourager publiquement quelqu’un à acheter une action ou à participer à un investissement concerté est-il punissable?

En tout cas, ce n’est pas considéré comme de la manipulation, analyse l’avocat genevois Jeremy Bacharach, qui s’est intéressé à la saga GameStop: «Pour qu’il y ait manipulation, les informations échangées doivent être fausses ou trompeuses. A première vue, il me semble que les participants des forums de discussions, sur Reddit par exemple, s’exprimaient sur leurs positions, ils partageaient leur analyse.»

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Informations bénéfiques

Les vendeurs à découvert le font depuis longtemps, poursuit le doctorant au Centre de droit bancaire et financier de l’Université de Genève: «Ces investisseurs prennent une position visant à profiter de la baisse d’un titre, puis ils rendent publique leur réflexion, souvent de manière extrêmement précise.» Cette stratégie vise à créer un mouvement, à encourager d’autres investisseurs à prendre à leur tour des paris baissiers, et donc valider l’approche de l’investisseur qui partage sa réflexion. Rien de répréhensible, précise Jeremy Bacharach, qui relève que la dissémination de ces informations peut aussi se révéler bénéfique pour l’ensemble des investisseurs, par exemple lorsqu’elles permettent de révéler une fraude.

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Aux Etats-Unis, Citron Research était spécialisée dans la dénonciation de sociétés surévaluées ou frauduleuses, depuis une vingtaine d’années. Le 19 janvier, la société d’investissement a publié une analyse expliquant pourquoi l’action GameStop allait chuter de 50%. Ce qui a suscité la colère des boursicoteurs pro-GameStop et probablement participé à leur mobilisation.

Difficile de légiférer

Le cours de l’action GameStop ayant été divisé par trois entre vendredi soir et ce jeudi matin, de nombreux boursicoteurs ayant parié sur sa hausse ont subi des pertes. Faut-il dès lors limiter la diffusion d’informations financières sur les réseaux sociaux, notamment pour protéger ces petits investisseurs?

«L’épisode GameStop a montré que ce qui est dit sur les réseaux sociaux peut influencer la valeur boursière d’une société cotée. Néanmoins, il serait difficile d’encadrer ces discussions sur des forums en ligne, ne serait-ce qu’à cause de la liberté d’expression», relève Vanessa Haerry, consultante en stratégie de communication dans la finance.

Selon elle, «ces entreprises sont déjà soumises à des restrictions sur leur communication, en particulier pour éviter qu’elles n’influencent le cours de leur action. Répondre à ce qui est dit sur les réseaux présente en outre le risque d’être pris dans un engrenage. Il faudra probablement encore plusieurs gros accidents en bourse pour que des décisions soient prises concernant un éventuel encadrement des forums de discussion.»

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En fin de semaine dernière, Citron Research a annoncé arrêter de publier ses recherches, après avoir été violemment attaquée par le camp pro-GameStop. Mais la société continuera à parier sur la baisse des entreprises surévaluées ou manipulées.

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Finalement, la publicité faite autour de l’affaire GameStop a fait deux heureux, en faisant largement connaître le site Reddit, qui abrite le forum de discussion Wallstreetbets, épicentre de la coalition des petits investisseurs. Et leur plateforme de courtage en ligne préférée, Robinhood, qui pourrait entrer en bourse au deuxième trimestre, à une valorisation dépassant 11 milliards de dollars.


Un «short squeeze» peut être illégal

La saga GameStop a aussi permis au grand public de découvrir la vente à découvert et le short squeeze. La première permet de parier sur la baisse d’un titre, en le vendant alors qu’on ne le possède pas puis en l’achetant. Si le cours du titre vendu à découvert (on dit aussi «shorté») augmente, l’investisseur subit une perte. Pour sortir de la transaction, il doit acheter le titre en question. Si de nombreux investisseurs doivent soudainement acheter un titre peu disponible, son cours peut exploser: c’est un short squeeze. Rien d’illégal sauf si cette situation a été sciemment organisée.

Au milieu des années 2000, le gérant de hedge fund Philip Falcone avait acquis toutes les obligations émises par une société, sachant que d’autres investisseurs avaient parié sur la baisse du cours de ces obligations. «Ces derniers n’ont eu d’autre choix que de passer par lui pour couvrir leurs positions. La SEC, l’autorité des marchés américaine, a considéré que la stratégie de Philip Falcone n’était pas acceptable, car il avait pris des mesures ayant abouti à un short squeeze», décrypte Jeremy Bacharach, du Centre de droit bancaire de l’Université de Genève. L’affaire s’était conclue en 2013 par une amende de 18 millions de dollars et une interdiction d’exercer pendant cinq ans pour le gérant. (S. R.)

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