Après deux changements de cap stratégiques en trois mois, le groupe zurichois Forbo, premier fabricant mondial de linoléum, a suscité de nouveaux rebondissements jeudi. L'action Forbo a en effet bondi de 31% à 272 francs après l'annonce d'une proposition de rachat de l'ensemble du groupe – sous réserve d'une procédure d'évaluation approfondie («due diligence») – émanant de la société d'investissement britannique CVC Capital Partners.

Le prix élevé de 330 francs par action proposé par CVC – soit 441 millions de francs – a surpris. Il inclut en effet une prime de 59% sur la valeur boursière de l'entreprise la veille, soit 207,50 francs par action ou 277 millions de francs. Présidé depuis janvier par le grand patron Willy Kissling – administrateur de Forbo depuis des années –, le conseil d'administration a cependant rejeté l'offre de CVC et s'est opposé à la procédure de «due diligence». Il affirme que celle-ci n'est pas dans l'intérêt des actionnaires. Selon lui, les restructurations envisagées et le renflouement annoncé voici deux semaines – avec à la clé une augmentation de capital de 200 millions de francs – doivent permettre de tirer de Forbo une valeur supérieure sur le long terme.

L'envolée de l'action Forbo montre pourtant que le marché prend l'offre de CVC au sérieux. «Au vu de la performance affichée par le groupe zurichois jusqu'ici, on peut être sceptique sur les mesures de revalorisation présentées. Celles-ci ne sont guère convaincantes. En revanche le prix proposé par CVC est intéressant», commente par exemple Martin Hüsler, analyste auprès de la Banque cantonale de Zurich (BCZ).

Avant de détailler leur plan de redressement, les dirigeants de Forbo ont dû s'expliquer hier sur les revirements stratégiques de ces derniers mois. Le 20 août dernier, le nouveau responsable opérationnel This Schneider, en place depuis mars seulement, présentait à la communauté financière et à la presse – en l'absence du président Willy Kissling – un recentrage stratégique du groupe sur deux métiers: les colles et les bandes de transport (courroies de transmission pour la logistique). Ce qui impliquait le désinvestissement du troisième métier, celui des revêtements de sol, où Forbo fait figure de premier fabricant mondial de linoléum avec environ 60% du marché.

Explication: le groupe zurichois avait trop tardé à réagir à l'implantation de concurrents en Europe de l'Est. Et la restructuration simultanée des trois divisions aurait dépassé ses ressources et moyens, selon This Schneider. Mais la perspective d'une vente de la division vache à lait avait aussitôt suscité la perplexité. «Nombre d'actionnaires nous ont d'emblée fait part de leur disposition à participer à une augmentation de capital qui permettrait de revaloriser les revêtements de sol. Ce qui nous a amenés à revenir sur notre décision et à conserver la division pour la restructurer», a expliqué hier à Zurich This Schneider.

Ce dernier n'a pas caché que les restructurations impliqueraient des suppressions d'emplois sans toutefois préciser leur ampleur: «Nous devons d'abord négocier avec les représentants du personnel.» Et ce dernier de souligner que les capacités doivent surtout être réduites dans les revêtements en vinyl. A fin 2003, Forbo employait plus de 5580 personnes dans le monde.

La restructuration du groupe occasionnerait dans un premier temps des coûts extraordinaires de 200 millions de francs, les deux tiers dans les comptes 2004 et le reste en 2005. Ces mesures devraient permettre de rehausser la marge de rentabilité opérationnelle de Forbo à 6-7% d'ici à 2007 (celle-ci était de 4% au1er semestre 2004) et de générer de 200 à 250 millions de francs d'affaires supplémentaires. Mais le redressement passe par une extension de la présence en Asie et en Europe de l'Est avec à la clé des acquisitions. Or celles-ci n'en sont qu'au stade des premiers contacts. D'où les réactions sceptiques des observateurs.

Le rejet de l'offre de CVC Capital Partners n'est pourtant pas définitif. Forbo a en effet chargé la banque d'affaires CS First Boston de procéder à une évaluation séparée. La situation fait en outre apparaître un conflit d'intérêt: bien qu'il assure n'avoir pas informé la société financière, Willy Kissling siège en effet au conseil de surveillance de CVC Capital Partners. C'est donc son successeur désigné à la présidence du conseil de Forbo, l'avocat d'affaires zurichois Rolf Watter, qui assurera le traitement de ce dossier.

Les spécialistes semblaient exclure une offre inamicale de CVC, en raison de l'opportunité d'un accès préalable aux comptes détaillés de Forbo. Enfin, le net accroissement des volumes de transactions sur l'action Forbo depuis lundi pourrait susciter la curiosité des autorités boursières.