Le franc suisse n'est pas près de perdre son traditionnel statut de valeur refuge. La crise russe et les craintes sur son éventuelle répercussion sur l'Amérique latine ont rappelé brutalement au bon souvenir des dirigeants de la Banque Nationale Suisse (BNS) combien les investisseurs chérissaient la monnaie helvétique en période de troubles financiers. La BNS a beau avoir injecté des liquidités sur le marché monétaire, vendredi, pour satisfaire la forte demande de francs suisses et limiter la hausse de son cours, ce dernier s'est fortement apprécié face aux principales devises.

A 20 heures (heure suisse), le dollar était en chute libre devant la monnaie helvétique sur le marché des changes à New York. Il s'échangeait à 1,4440 franc, soit à son plus bas niveau depuis 8 mois. Le mark allemand s'est aussi déprécié de manière brutale, les 100 DM passant pour la première fois depuis 5 mois sous la barre des 82 francs (à 81,93). La devise helvétique s'est rapprochée des 4,10 francs français (4,0918), atteignant ainsi son plus haut cours depuis la fin mars, tout comme face à la lire italienne (0,829 franc pour 1000 lires).

C'est dire si les espoirs de voir le franc suisse être quelque peu oublié par les investisseurs se sont évaporés. Pourtant, depuis le début de l'année, la devise helvétique avait perdu considérablement de son attrait. Et pour cause: l'avènement de la monnaie unique européenne et le sentiment général que l'Europe disposerait d'une devise forte avaient séduit les investisseurs. Considéré comme l'ancêtre de l'euro, le mark semblait avoir détrôné définitivement le franc suisse dans son statut de valeur refuge.

Tout comme d'ailleurs le billet vert et la livre sterling: le premier a bénéficié de la persistance d'une forte conjoncture aux Etats-Unis et la seconde des taux d'intérêt élevés prévalant outre-Manche. C'est donc sans surprise qu'à chaque regain d'inquiétude en Asie, les opérateurs se sont réfugiés dans le dollar, la livre sterling et le mark, boudant un franc suisse peu rémunérateur. En juillet, le dollar avait atteint 1,5408 franc et les 100 DM 84,60 francs. De même, le franc suisse s'était replié sous la barre des 4 francs français, cotant au plus bas de l'année à 3,9661.

Comment expliquer ce brusque regain d'intérêt pour le «Swissie»? «Le mark est tombé en disgrâce en raison des liens financiers étroits entre l'Allemagne et la Russie», explique Patrizio Merciaï, responsable de la stratégie chez Lombard Odier & Cie. Les craintes d'une propagation de la crise à l'Amérique latine sous forme d'une spirale dévaluationniste ont pesé sur la monnaie des Etats-Unis, principal partenaire commercial des pays de la région. Avec un peso ou un real moins cher, les exportations mexicaines ou brésiliennes deviendraient plus compétitives et connaîtraient un boom coûteux pour une balance commerciale américaine déjà déficitaire.

Autre point négatif pour le billet vert, «les marchés se souviennent qu'au moment de la crise mexicaine, c'est la Réserve fédérale américaine qui a contribué le plus au fonds d'aide internationale», souligne Markus Allenspach, analyste monétaire chez Warburg Dillon Read à Zurich. Ils craignent que dans le cas de la Russie aussi, les Etats-Unis soient les principaux bailleurs de fonds et déversent en masse leurs billets verts, pesant ainsi sur le cours de la devise américaine. Par ailleurs, relève Patrizio Merciaï, «le marché s'attend en général – à tort ou à raison – à ce que le dollar baisse lorsque les Bourses trébuchent».

Le franc suisse va-t-il durablement se renforcer, au risque de peser sur les exportations helvétiques et sur la croissance en Suisse? «Il est impossible de prédire quel sera le taux de change du franc suisse puisque son évolution dépendra de l'issue de la crise en Russie, note Sebastian Epp, économiste au Credit Suisse à Zurich. Si celle-ci s'aggrave, le mark pourrait chuter jusqu'à 81 centimes. Si, au contraire, le calme revient, la monnaie allemande pourrait dépasser les 83 centimes.» Responsable de la stratégie à la Banque Edouard Constant, Michel Girardin mise plutôt sur le second scénario: «J'ai le sentiment que le pire sera évité», confie-t-il.

Mais de là à délaisser la monnaie helvétique, il y a un pas que l'expert genevois ne franchit pas: «Stratégiquement, nous nous préparons à surpondérer l'an prochain nos comptes en francs suisses, poursuit-il. D'une part, parce que les onze pays européens qui vont adopter l'euro auront besoin d'une croissance forte pour limiter les dégâts de la crise asiatique. Ce qui plaide pour un euro faible. Et d'autre part, parce que, comme le craint d'ailleurs la BNS, les investisseurs trouveront dans le franc suisse une précieuse valeur de diversification des risques pour leur portefeuille.»

Certes, la croissance en Suisse repose aujourd'hui sur la vigueur de la demande intérieure. «Mais elle est tout de même tributaire de la bonne tenue des exportations», rappelle Michel Girardin. Autant dire qu'avec la crise en Russie et l'avènement de l'euro, la BNS devra rester vigilante et, ne disposant pas d'un pouvoir illimité, doit également se croiser les doigts.