C'est une Banque centrale sans tête – son gouverneur était démissionnaire et son remplaçant n'étant toujours pas trouvé – qui est partie ce lundi à l'assaut de la crise déclenchée par les politiques. La banque d'émissions avait ainsi entamé une activité beaucoup plus soutenue sur le marché de l'argent, offrant la première des transactions sur le marché du taux de refinancement des traites interbancaires (taux «repo») à 150%, soit bien en deçà des sommets atteints la semaine dernière et qui avaient dépassé les 7000%!

La tactique semblait payante, puisque le taux de l'argent au jour le jour se cantonnait lundi dans la zone des 100%. La Bourse repartait également à la hausse (+6,42% à la clôture), apparemment rassurée de voir le spectre d'une crise des liquidités s'éloigner, au moins pour un temps. Il n'empêche que l'économie risque d'être durement touchée par le brusque abandon des taux de change fixe.

Le but poursuivi par la banque d'émissions en fournissant le marché en liquidités – notamment en dollars – est en effet non seulement d'enrayer la flambée des taux d'intérêt, mais aussi de stabiliser au plus vite la monnaie. Depuis qu'elle flotte, la livre turque a commencé par perdre 36% de sa valeur face au dollar en 48 heures. Elle se portait un peu mieux lundi, ayant récupéré quelques points, à – 29% par rapport à son niveau d'avant la dévaluation.

La crise financière avait été déclenchée en début de semaine dernière par les déclarations intempestives du premier ministre, vociférant contre le chef de l'Etat et parlant ouvertement de «crise (politique, ndlr) grave». A cette seule perspective, les investisseurs paniquaient immédiatement, échaudés par une première crise des liquidités datant de moins de trois mois. En quelques jours, les déclarations de Bülent Ecevit entraînaient successivement une fuite des capitaux, une flambée record des taux d'intérêt et une chute vertigineuse de la Bourse. Pour enrayer la débandade, le gouvernement se résolvait jeudi matin à rompre avec la politique de parité fixe sur la monnaie, pierre angulaire d'un plan d'ajustement concocté avec le FMI et nanti d'une enveloppe de 11,5 milliards de dollars (environ 19,3 milliards de francs), désormais lettre morte.

«Nous étions pauvres, nous sommes devenus 40% plus pauvres», résumait ce week-end Sakip Sabanci, l'un des principaux industriels turc. La colère était partagée par toutes les couches de la société, chaque salarié voyant ses avoirs réduits d'un bon tiers en quelques heures. Si le secteur du tourisme pourrait profiter de cette baisse de la livre turque, l'inflation semble en passe de repartir de plus belle. Tekel, la régie publique des tabacs et alcools, annonçait des hausses de 10%. Turkish Airlines, pour sa part, parlait d'une hausse de 30% sur ses vols internationaux… Pour le moment toutefois, le prix des hydrocarbures restera bloqué «jusqu'à la fin des vacances de la Fête du sacrifice» (10 mars), assurait un haut fonctionnaire du Ministère de l'énergie. A terme, le prix de l'essence devrait toutefois grimper de 20 à 30%, selon les professionnels du secteur.

Multinationales inquiètes

La crise turque a aussi eu quelques répercussions à l'étranger, notamment sur les autres marchés émergents. Les Bourses de Moscou ou du Caire vacillent depuis quelques jours, tandis que Procter & Gamble annonçait hier des résultats prévisionnels en baisse sur les six derniers mois de 2001 du fait de la crise turque. Avec 400 millions de dollars de ventes annuelles, le géant américain place la Turquie au douzième rang de ses marchés.