Depuis un mois, quelque 5000 ouvrières de l'usine textile ThaiMelon ont dressé leur bivouac à l'entrée de ce morne parc industriel qui s'étend sur plusieurs kilomètres carrés dans la banlieue nord de Bangkok. En ce samedi du début d'août, l'ambiance est festive: assises en tailleur sur des nattes, ces jeunes femmes en sarong, pour la plupart originaires de la province, reprennent avec entrain les chansons folkloriques entonnées par un animateur aux allures de guérillero guévariste. D'autres secouent comme des crécelles des bouteilles de plastique à demi remplies de cailloux pour ponctuer les slogans hurlés au mégaphone par d'autres militants. Mais cette apparence bon enfant et chaleureuse cache une grande détresse: licenciées au début juillet, ces ouvrières font le siège de la direction de l'usine pour obtenir le plein paiement des indemnités prévues par la loi. Même si elles obtiennent gain de cause, elles savent que leur avenir est sombre. «Bien sûr je vais chercher du travail, mais je ne sais pas si je trouverai. Je suis vieille et je n'ai que quatre ans d'éducation primaire», explique Ramphaï, 34 ans, une femme rondelette en avalant goulûment un plat pimenté. A côté d'elle, Kéo Thiampinparat, 26 ans, est à peine plus optimiste bien qu'elle ait bouclé son cycle secondaire. «Si je ne trouve rien dans le secteur textile après six mois, je prendrai n'importe quel type de travail pourvu que ce soit légal», indique cette ancienne fileuse de Thai Melon.

Après un an de crise économique en Thaïlande, un constat s'impose: un désastre social s'annonce à l'horizon. Des dizaines d'usines textiles, d'assemblage automobile et de firmes de travaux publics ont dû fermer leurs portes dans les derniers mois. Des centaines de milliers d'ouvriers sont jetés dans la rue du jour au lendemain sans aucune perspective de nouvel emploi. La fermeture à la mi-août de l'usine de caoutchouc Teck Bee Hang montre que l'hécatombe s'étend même à des secteurs qui constituent depuis des décennies les piliers du développement économique du pays. «Ils n'ont plus de futur comme ouvrier dans une usine. Ils sont licenciés de façon permanente. Le pire est qu'en plus de perdre leur emploi, ils perdent aussi leur domicile car beaucoup vivaient dans les dortoirs des usines», indique Lae Dilokvidhyarat, professeur d'économie sociale à l'Université Chulalongkorn de Bangkok.

Les sept millions d'ouvriers et d'ouvrières, pourvus souvent d'un faible niveau d'éducation, sont clairement les plus touchés par la crise. Certains analystes mettent en garde contre les risques d'instabilité sociale et d'augmentation de la criminalité qui menacent. Jusqu'à présent, la réponse du gouvernement s'est articulée autour de l'idée simpliste que ces chômeurs devaient regagner leurs campagnes et se remettre à labourer la terre. Weldao, 29 ans, une souriante ex-contremaître de l'usine textile Eden, a tenté d'appliquer ces consignes. «Je suis rentrée pendant sept mois dans mon village de la province de Kamphaeng Phet. Je me suis vite rendu compte que je ne savais absolument pas comment m'y prendre pour planter du riz. En plus, la plupart des terres familiales ont été vendues quand j'étais à Bangkok», raconte-t-elle. Souvent embauchés à 14 ou à 15 ans, les ouvriers et ouvrières ont vécu entre 10 et 20 ans dans un environnement urbain. Le retour au village est non seulement vécu comme une régression sociale, mais constitue aussi une «perte de face» vis-à-vis de la famille.

Des ONG poussent le gouvernement à établir un Fonds d'urgence pour les sans-emploi qui leur permettrait de se nourrir, de se loger et de garder leurs enfants à l'école. Mais pour l'instant, le système embryonnaire de sécurité sociale mis en place par le gouvernement ne prévoit aucune allocation chômage. «Il semble même qu'il y ait une politique délibérée des directeurs d'usine de ne pas payer les indemnités de licenciement prévues par la loi. Les usines licencient petit à petit pour que cela ne soit pas trop visible et dans la moitié des cas les ouvriers sont congédiés sans rien toucher», assure Philip Robertson, représentant en Thaïlande du syndicat américain AFL CIO.

Face au manque de programme social cohérent de la part des autorités, les initiatives pour s'organiser à la base sont rares. Dans un quartier proche de l'aéroport de Bangkok, une cinquantaine d'ouvrières textile licenciées de l'usine Eden se sont regroupées et contactent directement les firmes de prêt-à-porter pour obtenir des commandes. «Si les commandes continuent à arriver, on pourra prendre en charge l'assistance sociale du groupe», confie Weldao, l'une des coordinatrices du projet. La grande majorité des autres qui ont perdu leur emploi tente de se reconvertir dans le secteur informel. Bangkok n'a jamais connu une telle affluence de colporteurs, de restaurants de trottoirs et de blanchisseries de quartier. D'anciens guichetiers de banques ou employés de firmes privées ont aussi donné naissance à une nouvelle génération de chauffeurs de taxis, polis et bien habillés. Selon les termes d'un éditorialiste local, les Bangkokois apprennent à «partager la pauvreté».