Davos

Arancha Gonzalez: «Davos est le reflet de la fracture politique de l’époque»

Directrice du Centre du commerce international à Genève, Arancha Gonzalez se rend cette semaine au Forum économique mondial, où s’affronteront deux visions du commerce: un système ouvert et un retour au protectionnisme

A l’heure où le président américain, Donald Trump, vient promouvoir son agenda commercial d'«America First», Arancha Gonzalez, directrice générale du Centre du commerce international, tire la sonnette d’alarme avant de se rendre à Davos où seront réunis, du 23 au 26 janvier, les leaders mondiaux de la politique et de l’économie. Il faut, dit-elle, être plus inclusif dans le commerce mondial.

Le Temps: Vous vous rendez cette semaine au Forum économique de Davos (WEF). Qu’allez-vous y faire?

Arancha Gonzalez: Cette année, Davos sera le reflet de la fracture politique et économique de l’époque. Il y aura d’un côté la version de Donald Trump et de ceux qui estiment que, dans le monde d’aujourd’hui, mieux vaut le «chacun pour soi», l’isolationnisme et l’unilatéralisme. Une vision qui défend un retour à une souveraineté digne de l’époque des traités de Westphalie. De l’autre, on peut s’attendre à ce que le président français, Emmanuel Macron, voire le premier ministre indien, Narendra Modi, tiennent un discours inverse, défendant un concept de souveraineté du XXIe siècle prenant en compte la révolution technologique, la connectivité et l’interpénétration des économies. La souveraineté n’implique pas un retour à l’isolationnisme. Elle peut au contraire servir à promouvoir une coopération internationale plus intelligente.

L’explosion des inégalités entre individus, mais aussi entre pays, vous inquiète-t-elle?

En tant que coprésidente du Conseil sur le futur du commerce et de l’investissement du WEF, je vais insister à Davos sur la nécessité de maintenir ouvert le commerce international, mais aussi sur le danger de l’explosion des inégalités. Ce phénomène a un impact néfaste et se traduit par des pressions politiques croissantes contre l’ordre libéral du commerce international. Je l’ai constaté à la ministérielle de l’OMC à Buenos Aires: nous ne pouvons pas nous contenter de conclure des accords commerciaux. Nous devons aussi prendre en compte la distribution des bénéfices et coûts de l’ouverture au commerce et chercher à être plus inclusifs. C’est d’autant plus important que nous allons assister, ces prochaines années, à des transformations fondamentales du marché du travail.

Le commerce international est passé par des phases très différentes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale: régime du GATT, OMC. Maintenant, le protectionnisme a le vent en poupe…

Ce qui me dérange, c’est la manière dont certains pays doutent des avantages de coopérer, d’ouvrir le commerce et de transférer un peu de leur souveraineté en acceptant des règles multilatérales. Or ce sont les fondations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En contrepartie, l'OMC est une formidable police d’assurance collective qui nous prémunit contre les possibles déraillements du commerce international et qui offre aux acteurs économiques une vraie prévisibilité. D'où le risque de mettre à mal tout l'édifice en affaiblissant le système de règlement pacifique des différends. Si on n’aime pas ce système, on cherche à l’améliorer. Oui, les choses changent. Le protectionnisme a pris des formes plus sophistiquées et se traduit davantage dans des barrières commerciales découlant de normes que de nouvelles taxes douanières. Mais, de là à dire qu’il faut détruire le système pour mieux se protéger, il y a un pas dangereux que certains Etats semblent prêts à franchir.

En effet, l’OMC est, dit-on, en danger de mort notamment en raison des blocages orchestrés par l’administration Trump…

C’est un fait que les Etats-Unis expriment leurs griefs de façon très claire. Mais si l’OMC bute sur une impasse, la responsabilité n’en incombe pas seulement à un pays, mais à tous ses membres. Quand il y a un problème, on engage le dialogue. C’est dangereux de laisser l’OMC s’éroder peu à peu. Car un jour on se réveillera pour constater que l’organisation a perdu sa capacité de piloter le commerce mondial. L’OMC a aidé de nombreux pays, grands comme petits, à s’insérer dans l’économie du XXIe siècle sans devoir surmonter de grands obstacles commerciaux. C’est notamment le cas de la Chine, du Vietnam, de l’Arabie saoudite, du Sénégal, de la Colombie, de la Corée du Sud. Il suffit d’observer leur développement économique au cours des 20 dernières années pour prendre la mesure des progrès accomplis.

Vous êtes un peu critique à l'égard des diplomates de l’OMC…

Les diplomates négociant à l’OMC ne sont pas des diplomates classiques à la «Belle du Seigneur». Ce sont souvent des négociateurs chevronnés, sachant manier les formules mathématiques. Mais ils n’ont pas une oreille suffisamment attentive à ce qui se passe sur le terrain, dans la réalité.

La multiplication des accords de libre-échange régionaux et bilatéraux ne risque-t-elle pas de saper l’OMC, enceinte multilatérale?

Non, car il y aura toujours des secteurs qui ne pourront être réglés de façon bilatérale. Prenez les subventions à la pêche. Ce n’est pas parce que vous avez réglé les problèmes de votre zone économique exclusive et de votre zone côtière que vous avez réglé les problèmes de pêche dans le monde. Idem pour les subventions à l’agriculture.

Le commerce électronique est en train de transformer la planète. Un phénomène positif?

Le commerce électronique permet à tous de participer pleinement au commerce international. Or certains pays ne pouvaient jusqu’ici pas miser sur un avantage comparatif comme nombre d'îles et de pays enclavés. Des Etats comme le Népal, les îles Pacifiques ou des Caraïbes ou des Etats africains peuvent désormais commercer en ligne aux côtés des Etats-Unis et de l’Europe sans complexe. Mais il faut que leurs services aient une vraie plus-value. Il faut également investir dans l'infrastructure digitale.

Quelle est la part du commerce électronique dans le monde?

13% du commerce de marchandises s’effectuent de façon électronique, et la croissance est exponentielle. Ce qui augmente le plus, c’est le commerce «business to consumer». Des micro-entrepreneurs peuvent dorénavant s’adresser directement aux consommateurs. De petites économies vont pouvoir intégrer la chaîne de production et accéder aux consommateurs sans intermédiation.

Le commerce électronique serait favorable pour régler les problèmes de genre…

A voir les statistiques, on constate qu’en matière de commerce physique quatre entreprises exportatrices sur cinq sont gérées par des hommes. Dans le commerce électronique, c’est le contraire. Quatre sur cinq sont gérées par des femmes. C’est très intéressant. L’autonomisation économique de la femme se traduit par une plus forte croissance. Si on éliminait toutes les restrictions et discriminations par rapport à la participation des femmes dans l’économie, on ajouterait l’équivalent d’une économie de la taille de la Chine et des Etats-Unis réunis. C’est un phénomène majeur. Les femmes contribuent substantiellement à la compétitivité d’une économie. D'où l'importance d'améliorer la présence des femmes entrepreneures dans le commerce international.

Quel est le rôle et quelle est la pertinence du Centre du commerce international par rapport à la Cnuced et à l’OMC, également présentes à Genève?

Genève a un écosystème très riche. Vous avez l’OMC qui négocie les règles et résout les différends. Vous avez une autre organisation, la Cnuced, qui aide les gouvernements à définir des politiques publiques inclusives et enfin le Centre du commerce international, qui est davantage dans l’opérationnel à travers des projets d'appui aux PME dans les pays en voie de développement. Nous faisons en sorte que les PME puissent utiliser les règles commerciales en vigueur pour mieux s'insérer dans l'économie mondiale. Les trois organisations sont très complémentaires. Enfin, notre présence à Genève est d’autant plus utile que la ville abrite des sociétés de trading, de finance, d’assurance. Il y a tout un écosystème d’incubation auquel nous sommes fortement associés. Nos liens avec l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle sont aussi précieux pour savoir où il est possible de créer de la valeur ajoutée par la protection du savoir-faire.

Travaillez-vous avant tout avec les pays les moins avancés (PMA)?

Oui, 80% de nos activités se déroulent dans des pays où les marchés ne parviennent pas automatiquement à connecter l’offre et la demande, tel que dans les PMA, pays enclavés ou insulaires ou encore des Etats fragiles ou en situation de post-conflit. Nous agissons aussi de plus en plus dans les pays où le commerce peut aider à répondre aux défis des réfugiés et à la migration économique. En Libye, par exemple, nous formons plus de 2000 jeunes à l’entrepreneuriat. En Palestine, nous soutenons des micro-entreprises à exporter. En Afghanistan, nous aidons le gouvernement à identifier des chaînes de valeur qui ont un potentiel à l’international. C’est important, car c'est l'emploi qui offre des perspectives pour les jeunes et qui favorisera la stabilité dont on a tant besoin.

Quels sont vos critères pour aider un Etat à promouvoir son commerce?

Nous nous concentrons sur les secteurs qui ont le potentiel d’entraîner une transformation structurelle de l’économie. Et dans nombre de pays, ce sont surtout les produits agricoles. L’Afghanistan a un potentiel évident pour exporter des abricots et du safran. Mais, plutôt que l’exporter en vrac en Europe, il faut encourager les Afghans à procéder à le transformer et à l'emballer et à capter le maximum de valeur ajoutée chez eux. Nous aidons à la transformation structurelle, mais ce n’est pas une entreprise de deux à trois ans. C’est un processus à plus long terme.

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