Après le démantèlement industriel, l’heure des poursuites judiciaires. Rendue publique mercredi, la mise en examen pour délit d’initié d’Olivier Fric, époux de l’ex-patronne d’Areva Anne Lauvergeon, resserre un peu plus l’étau judiciaire sur la gouvernance passée du groupe nucléaire français, dont l’exercice 2015 s’est soldé par une perte record de 4 milliards d’euros.

Le mari «d’Atomic Anne» – le surnom de l’ancienne conseillère de François Mitterrand – ne travaillait pas pour Areva. Mais il est soupçonné d’avoir profité d’informations confidentielles lors du rachat par le géant nucléaire de la société minière canadienne Uramin, achetée 1,8 milliard d’euros en 2007. Une transaction devenue un scandale en raison de ce prix jugé bien trop élevé, et des doutes sur la qualité des gisements d’uranium dont Uramin était propriétaire, notamment en Namibie où 1,2 milliard d’euros ont dû être investis dans la foulée. La catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon, en mars 2011, avait considérablement rebattu les cartes du nucléaire mondial.

Les soucis judiciaires d’Olivier Fric, 57 ans, ne sont pas une surprise. Consultant en énergie, ce dernier avait déjà fait l’objet d’une note de Tracfin, la cellule anti-blanchiment du ministère français des finances, sur des flux financiers «atypiques» à propos de l’achat et de la revente d’actions Uramin par ses soins, pour un gain d’environ 300 000 euros. L’intéressé, qui nie cette accusation, est le symbole des nombreuses zones d’ombre qui ont entouré Areva entre 2007 et 2011, date du départ d’Anne Lauvergeon de sa présidence. Le groupe nucléaire, contraint de céder à EDF l’an dernier la majorité de ses activités de production et d’entretien des réacteurs pour se renflouer, s’est d’ailleurs porté partie civile dans l’affaire Uramin, estimant que la firme canadienne immatriculée aux Iles vierges britanniques avait été rachetée beaucoup trop cher.

La Cour des comptes française avait transmis en 2014 à la justice un rapport accablant «d’observations provisoires», précipitant la chute en bourse de l’entreprise dont le besoin de financement est aujourd’hui estimé à sept milliards d’euros, et dont la réputation – en plus du scandale Uramin – est enlisée dans les problèmes récurrents de la filière EPR (Réacteur pressurisé européen), ces réacteurs de nouvelle génération censée équiper la centrale de Flamanville (Manche) et d’Olkiluoto en Finlande.

Preuve sans doute de son inquiétude face aux investigations des juges et au risque d’un procès assuré d’être très médiatique, ébranlée par une dizaine de perquisitions au siège de l’entreprise et à son domicile, Anne Lauvergeon est sortie de son silence mercredi dans les colonnes du «Parisien». L’intéressée a de nouveau justifié, dans un entretien, la pertinence de l’achat d’Uramin afin de consolider l’approvisionnement en uranium des centrales d’Areva, vu les perspectives énergétiques de l’époque.

Elle insiste sur le «feu vert» que lui avaient alors donné «toutes les tutelles de l’Etat, en possession de tous les documents» et sur les «règles de confidentialité très strictes» qu’elle respectait vis-à-vis de son conjoint. «J’encaisse malveillance et coups tordus» se défend cette ingénieure des mines passée de l’Elysée à la banque Lazard, puis à Alcatel et à Areva avec, à chaque fois, le soutien d’un solide réseau, y compris dans les médias. L’intéressée a notamment, après son départ d’Areva, présidé le conseil de surveillance du quotidien Libération, qu’elle a quitté en février 2014. Dans un livre publié en 2014 «La Femme qui résiste» (Ed. Plon), Anne Lauvergeon se disait victime des manigances de l’ancien président Nicolas Sarkozy et de celui qui rêvait de lui succéder – en vain – Henri Proglio, ancien patron d’EDF finalement débarqué par la gauche fin 2014.