Hors de ses frontières, l'Argentine est surtout connue pour ses footballeurs, son tango et sa viande. Il va falloir s'habituer à entendre parler du pays pour son savoir-faire dans le domaine des véhicules propulsés au gaz. Avec 1,3 million d'automobiles qui roulent au GNC (gaz naturel comprimé), soit 35% du parc mondial, l'Argentine est le leader indiscutable de ce mode de propulsion qui existe dans le pays depuis 1984.

«En vingt ans, nous sommes devenus la vitrine de l'utilisation du gaz pour véhicules et quasiment incontournables pour les pays qui veulent équiper leur parc automobile de la double carburation gaz/essence», souligne Gregorio Kopyto, ingénieur et porte-parole de l'association argentine du GNC. De l'installation des gazoducs à la construction de stations de compression, jusqu'à l'aménagement des stations-service ou la transformation des véhicules, l'Argentine dispose d'un savoir-faire qu'elle entend faire fructifier au-delà de ses frontières.

L'engouement des Argentins pour le GNC est avant tout financier. Le coût d'adaptation d'une automobile démarre aux alentours de 1500 pesos (500 francs), un investissement amorti entre 6 et 8 mois pour un kilométrage annuel de 25 000 kilomètres par rapport à un véhicule à essence.

La conduite au gaz n'est pas toujours rose. Il faut souvent faire la queue aux stations-service dont un quart seulement sont équipées de l'option GNC. Les occupants doivent descendre du véhicule et patienter à l'extérieur pendant le plein; les phares et la radio doivent être éteints, il faut ouvrir le capot, puis vérifier qu'il a bien été refermé par l'employé…: gymnastique pesante, d'autant que l'autonomie du réservoir de gaz est réduite. Mais la grogne du conducteur s'estompe dès qu'il met la main au portefeuille, car le GNC est bon marché. 5 pesos (1,90 franc) pour rouler 100 kilomètres avec une voiture de puissance moyenne contre 12 pesos pour le même parcours effectué au diesel et 15, à l'essence.

C'est en 1984 que le gouvernement argentin a décidé de remplacer progressivement l'essence par le gaz dans le parc automobile en subventionnant l'équipement de 350 taxis de la capitale. Le pays dispose des réserves de gaz les plus importantes d'Amérique du Sud derrière le Venezuela et la Bolivie. Les zones de production qui s'étendent le long de la cordillère des Andes sont déjà reliées par un réseau de gazoducs qui pourvoit en gaz de ville les consommateurs des provinces de Buenos Aires, Cordoba et Santa Fé, concentrant près de la moitié de la population argentine. En 1986, 2000 véhicules circulaient déjà au GNC – qui n'est autre que du gaz de ville mais plus comprimé – et quelques industriels locaux commençaient à produire les réservoirs et les carburateurs équipant les automobiles. Ces équipements, moins chers que ceux importés d'Europe, ont donné un coup de fouet au marché qui augmente de 20% par an depuis 1992.

Le succès est tel que Peugeot, Volkswagen et Renault proposent plusieurs modèles neufs directement équipés de la double carburation. Le but du Secrétariat à l'énergie est désormais de persuader les entreprises de transport d'adapter leurs véhicules diesel à la double carburation. Pour le grand bonheur des industriels argentins de la filière GNC, cette idée fait son chemin dans toute l'Amérique du Sud, où la plupart des marchandises sont transportées par camion, et où le gaz produit localement revient nettement moins cher que le pétrole.

Une première expérience devrait avoir lieu entre Rio de Janeiro et Valparaiso. Le Brésil, l'Argentine et le Chili se sont mis d'accord pour équiper «le couloir bleu», la route reliant l'océan Atlantique au Pacifique, d'une station-service adaptée au GNC tous les 300 kilomètres. Le gouvernement brésilien a décidé de subventionner la transformation au gaz de 37 000 camions et promis que le GNC serait vendu deux fois moins cher que le gasoil. «Le Brésil dispose d'un parc automobile quatre fois plus important que le nôtre et veut adapter, d'ici à 2010, 4% de sa flotte au GNC, soit 1 million de véhicules, se réjouit Julio Fracchia, PDG de Inflex, entreprise argentine leader mondial des réservoirs spéciaux contenant le gaz. Notre second marché est le Pakistan. Aujourd'hui, on y transforme 12 000 véhicules par jour, et 90% de la technologie provient d'Argentine.»