«Le remède est pire que le mal.» Combien de fois a-t-on entendu cette phrase ces dernières semaines? De plus en plus, surtout depuis que le pic de la pandémie (du moins le premier) semblait passé et que les dégâts d’une économie paralysée se faisaient sentir. Cette affirmation est pourtant basée sur une série de prémisses économiques tout simplement fausses et révèle une compréhension des rouages de l’économie trop souvent lacunaire.

Laissons de côté l’argument de la préservation de la vie humaine, de même que la dangerosité du virus – dont les épidémiologistes ont une meilleure connaissance – et écartons les débats moraux dans un sens ou dans l’autre pour nous concentrer sur l’aspect purement économique. La première prémisse postule que l’économie pourrait continuer de croître comme si de rien était, alors qu’une pandémie provoque une hécatombe et engorge les services de santé par conséquent incapables de venir en aide à tous les autres malades ou accidentés. C’est illusoire. De fait, rares sont les économistes à défendre un tel point de vue, qui est surtout celui de politiciens (Donald Trump, au hasard).

Préserver la force de travail

Comme l’a souligné dans Vox Jason Furman, professeur de pratique de politique économique à la Harvard Kennedy School, il faut garder le virus sous contrôle pour avoir une économie qui fonctionne. Sinon les employés tomberaient malades, contamineraient leurs collègues tandis que d’autres refuseraient de travailler, ce qui entraînerait la paralysie des entreprises. D’autant que, reprend cet ancien conseiller de Barack Obama, l’incertitude que déteste tant l’économie dominerait et qu’il faudrait inévitablement prendre des mesures plus sévères et plus longues pour reprendre le contrôle. C’est aussi ce que montre une étude sur la grippe espagnole de 1918.

Lire aussi:  C’est la pandémie qui crée la récession, pas le confinement

Certaines entreprises l’ont bien compris, en demandant rapidement, quand elles le pouvaient, à leurs employés de télétravailler. Ce, souvent avant que le gouvernement ordonne un (semi-) confinement. La population n’a pas (seulement) été confinée pour être sauvée, ou pour sauver ses éléments «vulnérables» au détriment des autres. Ces mesures ont été décidées pour éviter un engorgement des services de santé et, surtout, pour préserver la force de travail.

Ignorer les morts

Bill Gates nous amène à la seconde fausse prémisse, corollaire à la première. Contrairement à ce que semblent croire les «anti-confinement», l’économie et la santé ne peuvent pas être dissociées et doivent encore moins être opposées. Comme l’a dit le fondateur de Microsoft fin mars dans une vidéo TED Connect: «Il est très difficile de dire aux gens: «Hé, continuez à aller au restaurant, à vous acheter des nouvelles maisons, ignorez la pile de morts au coin de la rue. On veut que vous continuiez à dépenser parce qu’il y a peut-être un politicien qui pense que la croissance du PIB est la seule chose qui compte.»

L’économie n’est pas qu’une grosse machine compliquée qui tourne toute seule. Sa bonne santé dépend de celle ses acteurs. Un groupe d’économistes américains de haut vol (dont deux anciens présidents de la Fed) l’a écrit: «En ce moment, sauver des vies et sauver l’économie ne sont pas en contradiction. Nous accélérerons le retour d’une économie robuste en prenant des mesures pour limiter la propagation du virus et sauver des vies.» Surtout, l’économie doit être au service des citoyens, pas l’inverse.

Les aînés font tourner l’économie

La troisième prémisse problématique – on sauve les aînés au détriment des plus jeunes qui paieront la facture – est habilement contrée par un économiste de Mirabaud dans une note ce lundi. «Les personnes à risque contribuent fortement à l’essor de l’économie américaine. Une étude de l’AARP et d’Oxford Economics conclut que la productivité et les dépenses des Américains âgés de 50 ans et plus ont contribué à hauteur de 7600 milliards de dollars en 2015», argumente John Plassard, alors que le PIB du pays se montait à 18 000 milliards. «De plus, les dépenses de cette tranche de la population «supportent» 89,4 millions d’emplois aux Etats-Unis», soit 61% du total.

Tout cela ne veut pas dire que les mesures sanitaires sont sans conséquence sur la réalité financière de la population. Cela ne signifie pas non plus que le confinement tue le virus. Il aide seulement à éviter que l’on perde le contrôle de la situation sanitaire, et par conséquent économique. Si un choix se présente à nous, il est donc tout autre: c’est celui du plan de relance. Dans ce domaine, il y a très peu de risques qu’on en fasse trop. Surtout en Suisse, où la capacité financière publique est non seulement grande, mais aussi et surtout inexploitée.