Analyse

Arrêtons de jouer à se faire peur avec la Grèce

Chaque semaine semble être la semaine décisive pour la Grèce. A court de liquidité, Athènes racle les fonds de tiroirs pour rembourser ses créanciers. Chaque euro rendu semble être le dernier. Sans accord, la Grèce finira par sombrer, entend-on régulièrement. Cette semaine-ci ne fait pas exception. Le pays fait face à une nouvelle échéance dès le mois prochain, où il doit rendre 1,6 milliard d’euros au Fonds monétaire international (FMI). Premier versement attendu le 5 juin. Ministre de l’intérieur, Nikos Voutsis a déjà prévenu: l’argent n’est pas là, aucun remboursement n’est possible. Il faut donc un accord d’ici à la fin du mois, sinon…

Sinon, quoi? La Grèce entraînera une partie de l’Europe dans sa chute et la crise financière connaîtra un nouveau paroxysme. Sauf qu’à force de le dire, on finit par ne plus y croire. D’autant que les Grecs se contredisent eux-mêmes. Pour bien montrer son détachement, Yanis Varoufakis, le ministre des Finances, a affirmé qu’un «Grexit» ne serait pas une catastrophe.

Il y a de bonnes raisons de penser que la saga durera encore un certain temps. D’un côté, l’idée qu’une restructuration de la dette est indispensable fait son chemin. De fait, l’endettement du pays a atteint 170% du PIB, un niveau qui empêche que le pays puisse véritablement redémarrer et qui est encore plus élevé qu’avant que la crise n’éclate. Ce, alors qu’Athènes a fait son travail: les comptes publics affichent un excédent primaire (sans le service de la dette). Cela signifie que les Grecs ne dépensent pas plus que ce qu’ils encaissent sous forme d’impôts.

Sans le dire ouvertement, le FMI semble s’être rangé à l’idée qu’un effort doit être consenti pour soulager la Grèce. Un avis défendu par nombre d’économistes. L’exercice avait déjà été réalisé en 2012. Un «haircut», c’est-à-dire une décote des obligations grecques, avait été réalisé sur une partie de la dette. Il n’avait pourtant pas été suffisant pour changer la donne et trois ans plus tard la situation n’a guère évolué.

De l’autre côté, pourtant, il y a les Allemands, qui ne sont pas particulièrement emballés par l’idée de faire des cadeaux aux Grecs. Ceux-ci ne leur facilitent pas la tâche: en exigeant des milliards d’euros de réparation de guerre, les Grecs ont fait monter les crispations d’un cran. Ils ont désormais suffisamment agacé les Allemands pour que ceux-ci n’aient qu’une envie: faire chuter ce gouvernement. Aucune chance, dans ces conditions, d’obtenir une remise de dette d’un pays qui, non seulement, y est peu enclin par principe, mais qui contrôle encore largement les règles du jeu en Europe. Signe de l’exaspération ambiante, Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, a suggéré la semaine dernière à la Grèce de penser à plancher sur une monnaie parallèle.

Faut-il s’inquiéter de cette impasse? Oui, dans la mesure où la question grecque viendra encore empoisonner les sommets européens. Oui, dans la mesure où la zone euro ne pourra pas se concentrer sur d’autres questions pressantes comme le chômage des jeunes qui continue de se répandre. Oui, aussi, dans la mesure où les Grecs ne sont pas près de retrouver une économie saine. Une remise de dette ne sera d’ailleurs pas suffisante si elle ne s’accompagne pas de réformes qui permettent à l’économie de se développer. Oui, enfin, dans la mesure où chaque soubresaut grec provoque de la volatilité sur les marchés et incite les investisseurs à se réfugier dans le franc, ce qui n’arrange pas les affaires des entreprises suisses.

Mais, si l’on craint un tsunami monétaire suite à un défaut ou à un «Grexit», non, il ne faut pas peindre le diable sur la muraille. La Grèce à court de liquidité? Lors d’une des dernières échéances, elle «a remboursé le FMI en empruntant au FMI», rappelait un expert lors d’un débat organisé par la Banque Cantonale Vaudoise la semaine dernière. Ce dernier, chef économiste au Crédit Agricole, rappelait d’ailleurs: «Les Grecs veulent une Europe qui n’existe plus, celle qui distribue des fonds.» Personne n’est vraiment dupe. Mais personne n’a non plus véritablement intérêt à laisser tomber la Grèce et à faire face aux conséquences qu’un défaut entraînerait pour le reste de la zone euro. A moins que, lassée de ce drame interminable et agacée par l’attitude de ses interlocuteurs, l’Europe ne finisse par laisser tomber la Grèce…

Il est probable que les négociateurs trouvent une solution avant la fin du mois pour régler les remboursements les plus urgents. Guère plus que le strict minimum. Le bras de fer tourne d’ailleurs à l’avantage des créanciers: l’Europe obtient que de plus en plus de mesures demandées soient effectivement mises en place, tandis que la popularité du gouvernement grec s’effrite. La solution se trouve peut-être là: un changement de gouvernement – vivement souhaité par certains créanciers – qui rendra possible une remise de dette en échange de nouvelles réformes. De quoi occuper les observateurs encore quelques mois.

Personne n’a intérêt à laisser tomber la Grèce et à faire face aux conséquences d’un défaut pour la zone euro