La City est une place propre. La bruine londonienne continue de peaufiner le travail des balayeurs qui sillonnent les rues de la plus grande place financière d’Europe. A observer le va-et-vient des nettoyeurs dans Threadneedle Street, à quelques pas de la Banque d’Angleterre, on se demande si autant de soin est apporté à s’assurer que les fonds gérés dans les centaines de banques que compte la capitale britannique sont aussi reluisants.

«Vous verrez, il est difficile d’ouvrir un compte en Grande-Bretagne», assure Irving Henry. Anecdotes rocambolesques à l’appui, le responsable des risques et des exigences en capital de l’Association des banquiers britanniques (BBA) ajoute que c’est même un reproche qui est souvent fait à la place londonienne voulant ainsi prouver la propreté des avoirs gérés par les établissements de la place. Attablé dans le sous-sol de l’immeuble qui contient les locaux de la BBA, il défie même son interlocuteur d’essayer.

Expérience faite au coin de la rue, on ne peut que lui donner raison. La question posée à un employé d’une grande banque britannique l’a laissé déconcerté et penaud. «Vous n’êtes pas résidente en Grande-Bretagne? Vous n’êtes pas employée en Grande-Bretagne? Je ne peux rien faire pour vous», s’excuse le jeune homme, pourtant déjà prêt à fixer un rendez-vous. Il est possible de mentir, mais une preuve d’adresse et d’identité est exigée.

On ne peut pas s’empêcher de rester dubitatif au vu de l’ampleur de la gestion de fortune transfrontalière ou offshore dans la région. Fin 2011, le Royaume-Uni gérait 900 milliards de dollars de fonds provenant de clients non résidents, selon le Boston Consulting Group. Soit une légère hausse par rapport à l’année précédente. La Suisse, elle, a vu sa part rester stable, 2100 milliards, soit 27% de part de marchés. Les îles Anglo-Normandes, recensées avec Dublin, représentent 1000 milliards, en baisse par rapport à l’année précédente.

Londres, une capitale nettoyée des fraudeurs du fisc? Selon Tax Justice Network, qui classe les places financières en fonction de la solidité de leur secret financier, la Suisse a largement distancé le centre de Londres en termes d’opacité. Elle domine le classement, alors que le Royaume-Uni est 13e.

Les responsables d’établissements bancaires suisses établis à Londres rencontrés sont formels: les procédures pour vérifier que l’argent est fiscalisé existent et sont scrupuleusement respectées. «La question de la conformité fiscale des clients fait aujourd’hui partie du processus d’ouverture d’un compte pour un nouveau client. Même si cela peut conduire à des discussions difficiles», explique Dina De Angelo, une des responsables de la gestion privée chez Pictet à Londres. Dans un salon de la banque, elle profite d’une éclaircie pour faire admirer la vue plongeante sur la City. La banquière assure que tout cela est vérifié chaque année par la banque.

Même discours du côté de Credit Suisse, pour qui Londres est un centre crucial, pas seulement pour les activités de banque d’investissement mais aussi de gestion de fortune. «La Grande-Bretagne est un aimant pour les personnes fortunées, notamment en raison de son régime fiscal pour les résidents non domiciliés [qui ne paient généralement d’impôts que sur les revenus générés dans le pays, ndlr]», explique Phil Cutts, directeur général de Credit Suisse UK. Les clients résidents constituent environ la moitié des actifs sous gestion de l’établissement.

Ces résidents «non dom» souvent très fortunés sont justement un apport important pour la gestion de fortune dans le Royaume-Uni. Selon la firme d’avocats McGrigors, 118 000 ont profité de ce statut au cours de l’année fiscale 2009-2010. Par comparaison, le forfait fiscal en Suisse bénéficie à environ 5000 personnes.

Une plongée dans l’underground londonien pour rejoindre Piccadilly Circus rappelle que les Jeux olympiques approchent. Installée, elle aussi, dans un sous-sol de Waterloo Place hors du 1,2 mile carré (près de 2 km2) qu’occupe la City, Catherine Tillotson estime que la Suisse a pris du retard par rapport à la Grande-Bretagne. La fondatrice de la société de consultants Scorpio, spécialisée dans la gestion de fortune, souligne que les procédures de due diligence ont été renforcées au cours des deux dernières décennies, concernant l’identité des clients, obligeant les banques à demander une importante documentation, et les activités ont toujours évolué dans le sens d’un renforcement des contrôles alors que la Suisse est restée cramponnée au secret bancaire.

La spécialiste estime que les banques londoniennes, qui ont toujours été au service de clients internationaux et donc très au courant des pratiques de conformité fiscale d’autres pays, sont mieux préparées que les banques suisses à amorcer une ère de gestion de fortune déclarée.

Du côté de Londres, on estime inutile d’appliquer à soi-même une stratégie de l’argent propre. «Nous n’avons pas de secret bancaire, comme la Suisse, et le gouvernement n’en a pas ressenti le besoin», explique Irving Henry. Qui souligne un point essentiel: Londres n’est pas aussi dépendante de la gestion de fortune que la Suisse. C’est une activité dans une place très diversifiée. Il se dit toutefois proche de la détresse de certains banquiers suisses. «Il n’y a aucun risque que les pressions qui pèsent sur la Suisse ne se déplacent pas vers les autres places offshore», juge-t-il. Comme les îles avec lesquelles la Grande-Bretagne a un lien spécial? «Des pays suggèrent régulièrement à Londres de faire pression sur les juridictions qui ont une relation spéciale avec elle. Mais ce n’est pas possible. Leur dire ce qu’ils doivent faire reviendrait justement à remodeler cette relation.»

En connaissant le système au point de pouvoir en abuser? Un avocat explique que, effectivement, les banques ont un devoir d’annonce lorsqu’il y a une suspicion de blanchiment. Or, contrairement à la Suisse où le catalogue des infractions se limite au terrorisme ou au crime organisé, la liste inclut tout crime. Un toréador espagnol ne pourrait pas ouvrir de compte à Londres puisque son activité est considérée comme illégale sur territoire britannique. «Les banques peuvent ainsi inonder le régulateur de cas limites au point que celui-ci ne soit plus capable de les traiter», poursuit le juriste.

Voilà pour la partie visible. Pourtant, en observant la place de plus près, le tableau paraît moins net. On découvre des astuces qui permettent à la City de concurrencer les autres centres financiers, dont la Suisse. Contactés, ni le régulateur des banques – la FSA – ni le service des revenus et des taxes n’a voulu nous rencontrer, ni répondre aux questions soumises par e-mail. La FSA se dit incapable de comparer ses procédures de vérifications anti-blanchiment avec celles de la Suisse. Elle renvoie à un spécialiste, dans l’industrie, qui connaisse les deux juridictions, pour en déterminer l’assiduité.

En 2004, Pierre Mirabaud, alors président de l’Association suisse des banquiers, avait irrité ses homologues anglais en dénonçant Londres comme «un paradis pour les blanchisseurs d’argent». La Suisse, elle, est plus rigoureuse, affirmait encore l’ex-lobbyiste au style non conventionnel, notamment dans les trusts où «elle applique les critères de «know your customer» dans l’identification de l’ayant droit économique». Pierre Mirabaud a cédé sa place mais son discours a été repris par d’autres banquiers suisses.

L’analyse de Tax Justice Network noircit également le tableau immaculé des activités de private banking à Londres. L’un de ses membres, Nick Shaxson, auteur d’un livre sur l’évasion fiscale, décrit un système de toile d’araignée, dont le centre – Londres – gère sans se salir les mains des fonds récoltés dans les îles ayant un lien avec la Grande-Bretagne. «On n’a jamais vu de clients étrangers apporter discrètement des valises de cash, comme on le raconte dans d’autres pays. Londres profite plutôt de son réseau de places financières/paradis fiscaux pour récolter l’argent», ajoute John Christensen, l’un des fondateurs de Tax Justice Network. Cet économiste de Jersey collabore avec Nick Shaxson et est cité dans son ouvrage.

Le lobby des banquiers ne s’en cache d’ailleurs pas. «D’une certaine manière, l’auteur de ce livre a raison. Il est inévitable que les mouvements de capitaux reviennent vers le centre pour être réinvestis», explique Irving Henry. La banque dans laquelle l’argent a été déposé doit se charger de vérifier que celui-ci est propre. Ensuite, l’établissement qui le réinvestit doit s’assurer que des vérifications ont été faites dans la juridiction où l’argent est déposé, poursuit-il. Mais, admet-il, il est vrai que dans certaines situations, il est difficile de retrouver la trace de l’ayant droit économique. La FSA, le gendarme financier britannique, a publié un manuel dans ce but et procède à des vérifications chaque année, précise cet ancien de HSBC.

Dans son rapport sur la Grande-Bretagne, Tax Justice Network souligne que, même si Londres est classée 13e et bien après la Suisse, la City pourrait être considérée comme la plus importante des juridictions opaques en raison du réseau de places avec lesquelles elle opère. Des 73 juridictions scrutées par l’organisation, près de la moitié ont un lien avec la Grande-Bretagne, dont les trois Dépendances de la Couronne (île de Man et les îles Anglo-Normandes), sept des 14 territoires d’outre-mer et 25 pays inclus dans le Commonwealth.

John Christensen rappelle que les Britanniques utilisent très largement un outil encore peu répandu en Suisse, mais qui est parfois décrit comme l’«arme ultime du secret», le trust. Ces structures particulières découlant du droit anglais permettent de confier la propriété d’un bien à un détenteur (trustee), qui l’administre pour le compte d’un bénéficiaire (beneficiary). L’expert rappelle que ces outils ne sont pas enregistrés, via un registre des trusts par exemple. Impossible donc d’avoir une idée précise des sommes engagées. En outre, «il n’est possible d’obtenir aucune information financière. Le seul moyen de le faire serait d’entrer par effraction dans le bureau de l’avocat qui l’a mis en place.» Ainsi, «Londres n’a jamais eu besoin du secret bancaire».