Les PIIGS, dix ans après

A Athènes, les colères de la génération Grexit

Lorsque la Grèce sortira du troisième plan d’aide européen, bien peu fêteront l’événement. Pour les jeunes qui ont grandi avec la crise, entre menace de sortie de l’euro, coupes budgétaires drastiques et chômage record, la décennie écoulée est d’abord celle d’une trahison généralisée de leurs aînés

Que sont les PIIGS devenus? Du 23 au 27 juillet, «Le Temps» est en reportage dans les cinq pays de l’Union européenne qui avaient, il y a une décennie, une économie si faible: le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne.

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Comment parler de succès alors que tant de ses amis galèrent? Au comptoir de Yoleni’s, la nouvelle enseigne culinaire prisée du quartier chic de Kolonaki, Nikos Kouris savoure avec prudence sa réussite commerciale. Yoleni’s est pourtant la preuve que la Grèce en crise reste une mine de saveurs et de talents. Tout en haut de la rue Solonos, artère traditionnelle des libraires et des éditeurs, ce restaurant-comptoir a reçu, depuis son ouverture en 2016, la visite de nombreux journalistes internationaux en quête de «bonnes histoires».

Avec Coco-Mat, la firme hellénique spécialisée dans les matelas et lits en fibres naturelles, Yoleni’s est supposé incarner le rebond entrepreneurial de ce pays sinistré de 10 millions d’habitants, et de sa région-capitale chaotique où s’amassent 40% d’entre eux. Design soigné, produits de qualité, serveurs jeunes et polyglottes, clientèle mondialisée: «On illustre peut-être ce que la Grèce sait faire: accueillir, offrir des bons produits, prendre soin des clients, commente Nikos Kouris, son directeur. Mais de là à faire de nous un exemple... Regardez autour de vous!»

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Le moral reste bon

Nous avions rencontré Nikos en décembre 2016, pour un article sur la renaissance d’Athènes. En cet été 2018, le moral reste bon et les ventes convaincantes. Sauf que Yoleni’s, comme Coco-Mat ou comme The Cube, l’incubateur de start-up du quartier volatil d’Exarchia, n’ont pas encore fait beaucoup d’émules, et laissent perplexe une jeunesse grecque toujours enlisée dans le fossé creusé par la crise entre nantis, débrouillards et laissés pour compte.

Dans la région de l’Attique, les devantures fermées restent légion. Les créations d’entreprises restent au plus bas. Un jeune Grec sur deux de moins de 30 ans est sans emploi et – officiellement – sans revenu. Trois cent cinquante mille d’entre eux ont, selon plusieurs rapports officiels, quitté le pays depuis 2015 pour trouver du travail à l’étranger.

Un exode qui ne se tarit pas, malgré la fin du dernier plan d’aide européen le 20 août, le retour annoncé du pays sur les marchés financiers et une croissance de 1,4% en 2017: «La jeunesse grecque doit être notre priorité à tous, assène devant nous la ministre du Travail, Effie Achtsioglu, proche du premier ministre, Alexis Tsipras, et pilier de Syriza, le parti de gauche au pouvoir depuis 2015. Notre politique sera jugée sur deux indicateurs: rendre leur dignité aux retraités qui ont tant perdu et donner des opportunités aux jeunes qui ne voient pas la sortie du tunnel.»

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Le débat s’engage avec la ministre sur l’Union européenne. L’UE a tout de même lâché, en huit ans et trois plans de sauvegarde, 326 milliards d’euros, soit presque deux ans de produit intérieur brut! Qu’en pense cette jeune politicienne trentenaire, dont l’image glamour et le tempérament volontaire sont mis en avant par un gouvernement en vue des futures législatives, au plus tard à la fin de 2019? «Nos partenaires européens nous ont évité la faillite. Mais ils se sont aussi sauvés eux-mêmes. La Grèce a été secourue parce qu’elle mettait en danger tout le système. J’entends encore des homologues, à Bruxelles, dire en coulisses que nous aurions dû quitter l’euro. Le Grexit plane toujours alors que nous avons tout fait, en termes de réformes, pour venir à bout de ce fantôme», nous confie-t-elle dans son bureau de l’immeuble délabré du ministère, rue Stadiou.

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Le sentiment d’une incompréhension mutuelle entre Bruxelles et Athènes est tenace. On le teste auprès de Mark Mazower, l’historien britannique dont les livres sur l’occupation allemande de la Grèce et la famine qui décima sa population durant la guerre font autorité. Il était de passage à Athènes à la fin de juin. Le débat sur l’Allemagne et la soi-disant «punition» européenne imposée aux Grecs depuis le premier plan de 2010 lui est familier. Réponse: «La notion d’abandon, d’oubli, d’injustice reste profonde, estime l’universitaire. Beaucoup de Grecs, surtout parmi les jeunes, se sentent abandonnés, incompris, blessés. L’Europe doit traiter cette question sociale.»

La fierté, et ce penchant pour l’héroïsme des victimes, incontournable au pays d’Homère… Antonis Tsipianitis a mis cela en scène. Sa pièce de théâtre La putain du dessus a été l’un des succès athéniens de 2017, avant de séduire à Paris, puis à Avignon. Ce qu’elle raconte? Les confidences d’une femme dont le mari, en pleine crise économique, vient de mourir. L’intéressée panique de voir sa retraite amputée, conformément aux mesures exigées par les bailleurs de fonds. Coïncidence qui alimente sa crise de nerfs: une prostituée «cartonne» au-dessus de chez elle. Les clients défilent alors qu’elle doit se serrer la ceinture.

La «putain du dessus» rime évidemment, sous la plume du dramaturge, avec le pays qu’on brade. Les privatisations négociées par les créanciers ont permis au conglomérat chinois Cosco de racheter la partie commerciale du port du Pirée. Le distributeur de gaz Depa a failli tomber dans les mains de Socar, ogre énergétique de l’Azerbaïdjan implanté en Suisse. Prostitution ou réalisme financier? «L’Etat grec avait démontré son incapacité à gérer de telles entreprises, tranche l’analyse Plamen Tonchev, auteur d’un rapport sur la présence économique chinoise dans le pays. Les privatisations se justifient. Mais le processus est sans cesse retardé et beaucoup, au sein du gouvernement, y restent opposés. Entre le refus de nombreux dirigeants de reconnaître les erreurs passées et les mauvais vents populistes, la génération Grexit est déboussolée.»

Direction Exarchia, le quartier turbulent où The Cube accueille geeks et entrepreneurs numériques derrière sa devanture couverte de graffitis. Son directeur, Stavros Messinis, est ce jour-là en pleine conversation. Deux jeunes «étudiants» au look alternatif, dreadlocks, piercings et tatouages, lui reprochent de n’avoir pas signé un texte de soutien au groupe anarchiste Rouvikonas, omniprésent dans ces parages de l’Ecole polytechnique d’Athènes, haut lieu de la contestation sociale et politique depuis la dictature militaire.

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Stavros renâcle. «Athènes est un nouveau Berlin qu’une poignée d’extrémistes empêche de fleurir», s’énerve-t-il en reprenant le slogan à la mode, graffité çà et là sur les murs. Non loin de là se trouve la rue Navarinou, où mourut lors d’affrontements avec la police, le 6 décembre 2008, un jeune protestataire de 15 ans, Alexandros Grigoropoulos. Pour beaucoup, le krach politique et financier de la Grèce démarra durant les deux semaines d’émeutes qui suivirent. Résultat: le «Berlin méditerranéen» est aujourd’hui prisé des jeunes Européens pour ses loyers pas chers et son chaos sympathique. Mais pour l’entrepreneur Stavros, l’envers de ce décor se paie au prix fort: désordre urbain, laisser-aller, services publics inefficaces d’un Etat paralysé qui taxe toujours plus pour renflouer ses caisses.

A sa sortie de The Cube, l’un des deux interlocuteurs de Stavros nous interpelle. Yannis est militant de Rouvikonas. Il nous tend un tract de défense du leader de ce groupuscule, déféré en justice pour avoir menacé de brûler le QG d’une chaîne de télévision. Yannis refuse de nous dire son nom et admet «casser régulièrement du flic» dans les parages du Musée national voisin: «On est en colère. On ne nous fera pas taire à coups de milliards d’euros, lâche-t-il. Logorrhée anticapitaliste. Yannis anime, à Exarchia, un réseau de solidarité avec les migrants. Il accuse «les forces de l’argent d’avoir kidnappé la Grèce». Il prétend que l’Europe et sa «troïka» ont fait le lit d’Aube dorée, le parti néonazi dont les dirigeants comparaissent depuis deux ans dans un interminable procès après le meurtre par des militants d’extrême droite du rappeur Pavlos Fyssas, en septembre 2013.

«Notre dette doit être annulée. On ne doit rien»

Notre évocation du boom touristique – 30 millions de visiteurs attendus en 2018, un record – et de l’abyssale dette souveraine grecque – 177% du PIB, comme avant la crise – bute sur un mur. «Cette dette n’est pas de notre fait, s’énerve le jeune homme, partisan du Mouvement je ne paie pas, hostile à tout remboursement des créanciers. La génération de nos parents a laissé faire car l’argent de Bruxelles pleuvait. Avant 2008, les Européens nous ont vendu sans vergogne leurs armes, leurs Mercedes, leurs produits. Notre dette doit être annulée. On ne doit rien.»

A l’autre bout de ville, dans le quartier de Kallithéa, Maria Tedanikis rumine aussi. La jeune femme de 26 ans campe, tout sourire, derrière la réception de la nouvelle bibliothèque nationale, perle de la Fondation Stavros Niarchos. Athènes, vue de la terrasse de ce bâtiment ouvert sur la mer et des jardins d’oliviers, construit par l’architecte Renzo Piano, réapparaît conquérante. «Une ville d’une telle profondeur temporelle et culturelle a nécessairement un avenir», clamait le bâtisseur en septembre 2017, lors du Athens Democracy Forum du New York Times. La bibliothèque est ouverte de 6h à minuit. Mais sa feuille de paie de vacataire affiche 575 euros mensuels. Son compagnon table, lui, sur 400 euros par mois comme gestionnaire d’appartements athéniens loués aux touristes, sur Airbnb. Maria fait des extras le soir dans un café du bord de mer. Trente euros cash, plus les pourboires.

«Le monde d’hier»

A qui la faute? Le système est cloué au pilori. Malgré les centaines de lois votées depuis 2010 pour introduire une meilleure gouvernance, malgré les annonces des gouvernements successifs, le clanisme de la nomenklatura grecque, l’obésité de l’administration, l’imbroglio fiscal et cadastral handicapent toujours une économie hellénique restée peu compétitive et dépourvue de ressorts industriels. Sans parler des mentalités: «Mes parents s’accrochent à leur monde d’hier où tout se réglait à coups d’emprunts bancaires supplémentaires. Et maintenant, les banques leur proposent de nouveau des crédits. C’est ahurissant!» concède Maria, dont l’ami compte bientôt rejoindre ses cousins en Australie.

Un jeune analyste de la Banque Piraeus est assis le lendemain à mes côtés lors d’une présentation sur les 80 milliards d’euros de créances douteuses qui continuent de plomber les établissements bancaires grecs. Près de la moitié de leurs prêts est aujourd’hui susceptible de ne pas être remboursée. Je l’interroge sur le contrôle des changes qui demeure en vigueur. Retraits limités à 2300 euros par mois contre 1800 depuis 2016: «Les gens s’adaptent. La Grèce ne tourne pas le dos aux réformes. Elle traîne les pieds. En dix ans, beaucoup de choses ont changé, sauf l’attentisme et la passivité», avoue-t-il.

«Normaliser les Grecs»?

«Je me demande toujours si nous avons envie de sortir de cette crise-là, complète mon interlocuteur, dans un café à deux pas du Hellenic Stock Exchange. Normaliser la Grèce est possible. Mais normaliser les Grecs…» Son père est chirurgien orthopédique à la retraite. Il nous raconte les dessous du scandale Novartis, qui vit l’entreprise pharmaceutique suisse profiter comme ses concurrents pendant des décennies du prix bloqué des médicaments. Les professionnels de la santé étaient «arrosés» pour prescrire les remèdes coûteux, les pharmaciens profitaient des avantages d’une profession réglementée. La remise à plat législative a eu lieu. Cette «bulle» grecque a éclaté. La fraude fiscale est officiellement traquée. L’échange automatique d’informations bancaires est entré en vigueur avec la Confédération, souvent pointée du doigt durant cette décennie. Et après?

Le jour de notre échange, le grand quotidien Kathimerini publiait un long article sur la libération provisoire d’Akis Tsochatzopoulos, ex-ministre socialiste de la Défense (1996-2001), condamné en 2012 à 8 ans de prison pour fraude fiscale et corruption dans des achats d’armement aux industriels de la défense européens. Grèce et Europe: qui a contaminé l’autre? «La «génération Grexit», c’est-à-dire la mienne, n’a qu’une seule solution: se prendre en main», tranche l’analyste de la Banque Piraeus. L’occasion de ressortir de mon carnet une citation du poète grec Odysseas Elytis, Nobel de littérature 1979: «Si l’on décomposait la Grèce, il ne resterait plus qu’un olivier, une vigne et un bateau. Autrement dit: avec les mêmes éléments, vous pourriez la reconstruire.»


Petit lexique grec de la crise

A comme Aube dorée

Le parti d’extrême droite est en embuscade pour les législatives de 2019. Fort de 18 sièges sur 300 au parlement, cette formation néonazie se nourrit des inégalités sociales, du sentiment d’humiliation des classes populaires (le taux de pauvreté a doublé en dix ans) et de la colère des retraités aux pensions amputées. Violents envers leurs opposants de gauche ou envers les migrants, les militants d’Aube dorée sont aussi devenus, à la faveur de la crise, les pourvoyeurs d’aide et de nourriture aux plus nécessiteux. Leur propagande tire profit du mécontentement après l’accord du gouvernement Tsipras, en juin, pour que l’ex-république yougoslave puisse se nommer Macédoine du Nord.

D comme dette

A l’issue de trois plans de sauvetage européens (avril 2010, mars 2012 et août 2015), l’Etat grec doit toujours à ses créanciers publics et privés 320 milliards d’euros, soit 177% de son produit intérieur brut, tombé en 2017 à 170 milliards d’euros. La bonne nouvelle macroéconomique est l’excédent budgétaire primaire – avant service de la dette – de 4,2% du PIB (il devrait atteindre 3,8% en 2018 et 2019) dégagé par le pays l’an dernier. Cela suffira-t-il pour que les marchés financiers acceptent de nouveau de prêter à Athènes à partir du 20 août, date de la sortie officielle du troisième mémorandum? Selon les termes du dernier accord entre Athènes et Bruxelles en juin, l’excédent budgétaire primaire hellénique devra être de 3,5% jusqu’en 2022, puis en moyenne de 2,2% jusqu’en 2060. En clair: la dette reste insoutenable. Le FMI, qui réclame son annulation partielle, le répète sans cesse.

S comme Syriza

La coalition de gauche du premier ministre, Alexis Tsipras, a réussi ce que beaucoup croyaient impossible: se maintenir au pouvoir et stabiliser le pays après la turbulente année 2015, qui vit Syriza l’emporter aux législatives de janvier, puis convoquer un référendum qui se solda par le rejet du mémorandum européen, et se faire réélire lors de nouvelles élections en septembre… avant d’appliquer les réformes exigées par Bruxelles. Sa majorité ne tient aujourd’hui qu’à un fil, en raison de la rébellion des élus de son allié nationaliste, le parti Grecs indépendants. Syriza bénéficie aujourd’hui, paradoxalement, d’un relatif soutien des dirigeants européens, notamment celui du président français, Emmanuel Macron, venu en septembre 2016 tenir un discours au pied de l’Acropole. Ce dernier avait alors plaidé pour une reprise des investissements européens en Grèce, afin de contrer l’offensive chinoise.

T comme troïka

Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international: à partir de 2010, lorsque la Grèce, menacée de faillite, appelle ses partenaires au secours, ces trois institutions viennent à son chevet. La troïka a rapidement été diabolisée, en raison des coupes claires requises dans les dépenses publiques grecques, décidées selon leurs détracteurs de manière trop «horizontale», aux dépens des catégories sociales les plus vulnérables. La troïka s’est divisée à partir de 2016, lorsque le FMI a réclamé une réduction de la dette hellénique. L’Allemagne et la zone euro s’y sont opposées. L’un des principaux créanciers de la Grèce est aujourd’hui le Mécanisme européen de stabilité (MES), basé à Luxembourg.

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