Europe

Athènes et l’euro, un horizon et des nuages

La Grèce sortira bien, en août, du plan de sauvetage financier européen. Mais le boulet de sa colossale dette publique demeure

Rendez-vous le 20 août. Au cœur de l’été, alors que ses îles afficheront complet, débordées comme ces deux dernières années par les touristes européens, la Grèce redeviendra un pays endetté normal. Ainsi en ont décidé, jeudi soir, les ministres des Finances de la zone euro qui, en signant un ultime accord sur le versement d’une dernière tranche d’aide de 15 milliards d’euros, ont rouvert la voie à l’émission d’emprunts helléniques sur les marchés financiers. Depuis avril 2010, date du premier plan de sauvetage de 110 milliards d’euros, l’Etat grec était sous perfusion communautaire. Ses deux seules incursions tests sur les marchés, en 2014, puis en 2017, avaient porté sur des emprunts à cinq ans pour moins de 10 milliards d’euros.

Plus de 300 milliards d’euros prêtés en huit ans

Sur le papier, la crise de la dette grecque se conjugue donc au passé. Mais le prix payé pour en arriver là, après le refus répété des Européens d’annuler tout ou partie de cette montagne de créances, dépasse tous les records. Au total, plus de 300 milliards d’euros ont été prêtés en huit ans aux autorités d’Athènes par ses pairs de l’UE, par le FMI et par la Banque centrale européenne (BCE). Les créanciers privés détenteurs d’obligations d’Etat ont aussi été mis à contribution, en acceptant des pertes de l’ordre de 60 à 75% sur la valeur nominale de leurs titres, rachetés par la BCE. Ce qui n’a pas pour autant conduit au désendettement structurel du pays.

Malgré près de 80 textes de loi adoptés pour réduire les dépenses publiques et remettre l’économie sur les rails, la dette publique grecque reste, en cet été 2018, à 187% du PIB. Un niveau évidemment intenable qui a contraint les Européens à accepter un nouvel étalement des remboursements. Une partie des sommes à rembourser en 2012 ne le seront, aux termes de l’accord de l’Eurogroupe, qu’en 2032…

Sous surveillance jusqu’en 2022

La réalité est que la Grèce, pour le meilleur et pour le pire, demeure, huit ans après sa quasi-faillite, un redoutable laboratoire. S’il démontre la remise en ordre statistique, et l’impact des coupes sévères dans les dépenses de l’Etat, le retour d’une croissance solide (1,9% en 2018, 2,3% l’an prochain) et surtout d’un excédent budgétaire (0,8% en 2018) ne signifie pas que l’économie hellénique est redevenue saine et porteuse d’espoir. Collecte des impôts et lutte contre la fraude fiscale ne sont pas encore complètement entrées dans les mœurs. Le nombre de fonctionnaires reste beaucoup plus élevé que dans le reste de l’Union. Les créations d’emplois restent insuffisantes. Tandis que l’amputation massive des retraites a plongé une partie des classes populaires dans une pauvreté propice à la colère.

La décision de l’Eurogroupe, qui a placé le pays officiellement sous surveillance jusqu’en 2022, a donc surtout valeur de test. «Pour la Grèce, il n’y avait pas de plan B!» a d’ailleurs répété à Bruxelles le commissaire européen aux Finances, Pierre Moscovici. Le nouvel horizon qui se dessine à Athènes, au moment où les convulsions politiques italiennes poussent à nouveau vers le haut les taux d’intérêt sur les dettes souveraines, n’est pas sans nuages. Avec toutefois une satisfaction, en ces temps d’europhobie croissante: 69% des Grecs, selon le sondage Eurobaromètre de mars 2018, s’avouent favorables à la monnaie unique qu’ils ont eu tant de peine à conserver.


Alexis Tsipras au défi des urnes

Il ne faut pas se tromper sur l’accord signé entre la Grèce et ses pairs de l’Eurogroupe. S’il ouvre la voie à un retour du pays sur les marchés financiers en août, ce document n’a rien d’un blanc-seing pour Alexis Tsipras et Syriza, le parti de gauche au pouvoir depuis 2015.

Toute une série de mécanismes et de verrous permettront à l’Europe de garder l’économie hellénique sous surveillance. En particulier pour éviter que les futurs gouvernements ne s’affranchissent, sitôt élus, des conditions drastiques acceptées pour en finir avec les plans de sauvetage mis en œuvre à partir de 2010. La leçon la plus importante de cet accord est donc politique. Il s’agit désormais de savoir comment Tsipras et sa majorité sauront, jusqu’aux législatives prévues en 2019, gérer cette souveraineté financière retrouvée – même limitée – et le capital de confiance dont Athènes jouit désormais à Bruxelles.

A force de renoncements sociaux, de ténacité diplomatique et d’une part de chantage, Tsipras le rebelle est parvenu à installer l’idée d’un Etat grec responsable. Il lui faut maintenant convaincre ses concitoyens, attachés à l’euro et à l’ancrage communautaire, que ce prix douloureux à payer était le seul choix possible. Et qu’en sauvant la monnaie unique, l’Eurogroupe a sauvé la Grèce de sa maladie économique mortelle: la dépense publique incontrôlée.

(R.W.)

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