«Bientôt, la communauté internationale regardera la Russie comme un pays où les policiers ne sont pas capables d'accomplir leur devoir – prévenir le terrorisme –, mais réussissent très bien dans d'autres tâches comme la chasse aux oligarques et la déstabilisation de l'économie nationale.» Cette déstabilisation, qu'évoque la politologue Ioulia Latinina, semble bien en marche: après dix jours d'attaque de la justice russe contre le géant pétrolier Ioukos et son patron Mikhail Khodorkovski, le marché boursier local connaît ses plus fortes baisses depuis la noire année 1998.

Les actions de Ioukos ont chuté de 20% sur la période, ce qui représente une perte de capitalisation de 8 milliards de dollars. Les autres grandes compagnies russes se retrouvent toutes entraînées dans ce mouvement: -10% pour Sibneft, la compagnie pétrolière de l'oligarque Roman Abramovitch, -8% pour EES, le monopole de l'électricité, -5% pour Gazprom. Ces chutes ont eu lieu durant la seule journée de mercredi, et se sont confirmées jeudi.

Une remise en cause globale

Malgré une Bourse qui s'apprêtait à clôturer hier soir sur une très légère hausse, le président de l'Union des industriels et entrepreneurs russes, Arkadi Volski, a annoncé que l'affaire Ioukos avait déjà fait perdre au marché russe 20 milliards de dollars: «Les investisseurs étrangers quittent le pays, ce genre de situation les effraie.» Mikhail Khodorkovski a lui même pronostiqué «une fuite significative de capitaux Ioukos. De nombreuses décisions d'investir seront repoussées.» Ces propos ont été interprétés très négativement par la Bourse, «comme le signe que Khodorkovski lui-même allait retirer ses capitaux du pays et comme le fait que la Russie était toujours un endroit à hauts risques», explique Roland Nash, directeur de recherche chez Renaissance Capital à Moscou. Résultat: «Il y a deux semaines, il n'y avait pas de vendeurs. Aujourd'hui, il n'y a plus d'acheteurs», conclut-il.

La grande crainte dans les milieux financiers est en effet que l'affaire Ioukos ne soit que le début d'une remise en cause globale du résultat des privatisations des années 90, et par la suite, des structures actuelles de toutes les grandes compagnies russes. Ce que la justice reproche à Ioukos, c'est en effet l'appropriation frauduleuse de compagnies étatiques. Pour la plupart des analystes, ces opérations de justice et de police contre les oligarques sont organisées par les «siloviki», appelés aussi les tchekistes pétersbourgeois, les hommes de l'ex-KGB qui entourent Vladimir Poutine au Kremlin et qui rêvent, après le pouvoir politique, de conquérir la puissance économique.

Cette situation inquiète tous les milieux d'affaires: la puissante Union des industriels et entrepreneurs – qui est en fait le syndicat des oligarques – s'est alliée avec l'association OPORA, principal lobby des petites entreprises, pour se prémunir contre les attaques des siloviki. Le président d'OPORA, Sergueï Borisov, estime ainsi que «la remise en cause des privatisations est un danger pour l'économie, mais aussi pour la stabilité sociale. Quiconque ayant privatisé, ne serait-ce que son appartement, sentira qu'il peut toujours y avoir un milicien pour lui affirmer que les documents ne sont pas en règle.»

Sergueï Borisov a annoncé la création d'une sorte d'observatoire chargé de recenser et dénoncer tous les agissements des siloviki contre les intérêts d'entrepreneurs privés. Mieux: les associations de défense des droits de l'homme les plus influentes de Russie sont aussi montées au créneau pour prendre la défense de Khodorkovski et des oligarques, une première historique: «C'est comme si aux Etats-Unis, Amnesty International volait au secours de Bill Gates», raconte Stephen Schmida, président de l'association Eurasia, qui a signé avec d'autres ONG une lettre rappelant à Vladimir Poutine que «la liberté de commerce et la liberté d'information étaient les deux principes fondamentaux de la démocratie».

Mépris de la propriété privée

La question maintenant est de savoir si Vladimir Poutine va intervenir. Il pourrait ne pas le vouloir, puisque selon un sondage, 77% des Russes sont favorables à une reconsidération des résultats des privatisations, et en période électorale, la lutte contre des oligarques détestés par la population est toujours payante. Mais il pourrait aussi ne pas être en mesure d'intervenir: selon le politologue et gourou des relations publiques, Gleb Pavlovski, proche du Kremlin, «le marché n'a pas réagi sur les détails de l'affaire Ioukos, mais sur ce que cela révélait: le mépris de certains hauts fonctionnaires pour la propriété privée, avec le danger que des spéculateurs, à coups de pots de vins versés à ces mêmes fonctionnaires, puissent démolir le niveau de capitalisation en Russie. Cette crise ne peut plus être arrêtée, pas même par le président.»