En raison des taux d’intérêt négatifs, «l’épargne est morte», a déclaré à la presse Zeno Staub, président de la direction du groupe Vontobel mardi dernier. Les investisseurs privilégient tout de même le cash. Plus de 80% des placements des épargnants ayant jusqu’à 1 million de francs sont en disponibilités, selon une étude de McKinsey. Dans ce contexte, les banques centrales discutent d’une modification de leurs objectifs d’inflation et, en Europe, d’inclure la transition climatique dans leurs tâches. Est-ce que les épargnants doivent s’inquiéter de ces changements?

Pour la Banque centrale européenne, «la présentation des résultats des réflexions sur leur stratégie devrait survenir en juin prochain à Sintra», indique Karsten Junius, chef économiste auprès de J. Safra Sarasin. La dernière évaluation de la stratégie de la BCE a eu lieu en 2003 à l’époque de Jean-Claude Trichet. La stabilité des prix était définie comme une hausse de l’indice inférieure mais proche de 2%.

Les causes du changement

Les raisons des changements promis sont liées à l’excès d’épargne global et au vieillissement démographique. L’investissement productif en souffre ainsi que la croissance économique, si bien que diverses politiques d’incitations fiscales et monétaires s’accumulent depuis la crise financière. Le gouvernement Trump a par exemple introduit une réforme fiscale aux résultats discutables. Les banques centrales ont baissé les taux et procédé à des politiques non conventionnelles (assouplissement quantitatif), avec un succès modeste sur la vigueur de la demande.

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«Cela n’a guère fonctionné. Il en est surtout résulté une hypertrophie de la sphère financière, une hausse des actifs plutôt qu’une croissance de la demande et des prix à la consommation. Mais d’autres mesures sont en gestation», indique Philippe Schindler, cofondateur et stratégiste auprès du conseiller en investissement Heravest à Genève. L’épargnant a de bonnes raisons de s’en méfier.

Le triste modèle japonais

Le parallèle est immédiat avec le Japon, confronté très tôt au défi du vieillissement, à une faible croissance et à des taux d’intérêt négatifs. L’Etat n’a pas hésité à changer les règles du jeu. En 2003, les autorités japonaises ont décidé unilatéralement que les contrats d’assurance vie n’offraient plus un taux garanti de 5% mais de 3%. L’objectif consistait à empêcher la faillite de plusieurs compagnies d’assurances et, indirectement à travers les participations bancaires de celles-ci, à sauver le système financier. Le résultat a été modeste. «On a évité la faillite de certains groupes, mais on a créé de véritables zombies de la finance», déclare Philippe Schindler. Rien n’a finalement été résolu.

Une deuxième «astuce» est intervenue par la suite en permettant aux caisses de pension japonaises de considérer leurs portefeuilles d’obligations étrangères comme appartenant au segment domestique, pour autant qu’elles soient couvertes du risque de change. Que ne faut-il pas inventer pour essayer d’affaiblir sa monnaie! Le risque existe-t-il en Europe?

Les réflexions en Europe

«Les symptômes japonais se retrouvent progressivement en Europe: le secteur bancaire est surdimensionné et peu rentable, les taux sont négatifs et l’on cherche à modifier les paramètres clés du système», selon Philippe Schindler. La volonté de Christine Lagarde de revoir les conditions-cadres et de discuter de l’objectif de prix s’intègre parfaitement dans ces réflexions, selon l’économiste.

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L’une des pistes porte sur la manière d’autoriser les banques centrales à financer directement les déficits publics, sous l’impulsion, d’ailleurs, du gouvernement français.

Le «plan climat» appartient aux mesures qui devraient permettre une monétisation politiquement acceptable des déficits, selon Philippe Schindler. La grande question est celle du calendrier. «Il faudra probablement cinq ans pour obtenir un consensus», imagine-t-il.

Les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre d’avoir des taux négatifs pour des raisons institutionnelles, ce qui les amène à lancer également une réflexion sur l’inflation, sa définition, son objectif et l’éventualité d’y inclure les actifs financiers. Si les actions et l’immobilier devaient s’insérer dans les prix, une baisse des bourses pourrait conduire la Fed à être plus accommodante. Et une hausse à être plus restrictive. On évoque aussi l’idée selon laquelle une inflation inférieure à l’objectif soit compensée par une période équivalente durant laquelle elle dépasserait l’objectif, indique Karsten Junius. D’autres enfin expriment le désir d’une inflation en permanence supérieure à aujourd’hui pour augmenter les anticipations d’inflation, les salaires et les taux d’intérêt nominaux.

Dans l’Union européenne, on imagine un remaniement de l’indice des prix. Le coût du logement habité par le propriétaire («input rent», selon les économistes) devrait davantage être intégré dans l’inflation, car il s’agit d’un bien de consommation à long terme, écrit le chef économiste de J. Safra Sarasin. Actuellement, seuls les loyers en font partie. Dans l’indice allemand des prix à la consommation, les «input rents» ont une pondération de 20,7% alors que dans l’indice européen (Eurostat) les loyers ne représentent que 10,7%.

L’or et la diversification des avoirs

En Europe, le changement devrait être acté lors de la prochaine récession ou d’une crise bancaire qui donnerait l’occasion par exemple de créer une banque regroupant les mauvais actifs, avance Philippe Schindler. L’Allemagne jouera un rôle clé dans le processus. «L’arrivée des Verts au gouvernement en 2022 créerait l’occasion d’une relance et d’une mutualisation de la dette», selon l’économiste. La répression financière reste donc en cours ainsi que les tentatives de faire baisser la valeur des monnaies.

Les épargnants devraient tenir compte de ces changements potentiels dans leur allocation d’actifs. «L’or, notamment, est un actif à considérer dans ce contexte. Il représente 10% de notre allocation dans le portefeuille de base», avance Philippe Schindler. La diversification des investissements constitue aussi une bonne protection, à son avis. En Europe, le secteur bancaire devrait être sous-représenté.

Les taux d’intérêt pourraient réagir à la hausse en fonction des mesures non conventionnelles qui pourraient être prises. Une hausse des taux d’intérêt à long terme de 1 à 2 points de pour-cent est envisageable selon les perceptions du marché, estime Philippe Schindler.