Analyse

Attention au langage, il compte pour le quart du PIB

Les conversations sur les prix et les échanges ont longtemps été sacrifiées sur l’autel de l’analyse du comportement. L’économiste Deirdre McCloskey les replace au cœur du débat sur la croissance. Le discours anticapitaliste de certains auteurs français ne rend donc qu’un piètre service au pays

Il était temps que l’on s’aperçoive que le comportement n’est pas tout et que les mots jouent un rôle fondamental dans la prospérité ou le déclin des nations. Le langage et la conversation participent à la formation et à la modification des prix. Ce que l’économiste Deirdre McCloskey appelle «sweet talk» compte pour un quart du PIB, ainsi qu'elle l’explique dans une étude («A Killer App in Humanomics: Language and Interest in the Economy»).

Le langage favorable au libéralisme est la cause du progrès. «Ce n’est pas la science, mais la rhétorique et les vertus qui ont multiplié par 30 notre revenu en deux siècles», avance-t-elle. Son travail tombe à pic à l’heure du populisme, c’est-à-dire de l’émotion plutôt que du débat socratique.

Critique de la «déconnomie»

Prenons l’exemple de «La déconnomie», un livre de Jacques Généreux (Seuil, 412 pages, 2016). Le professeur parisien s’attaque à l’économie de marché. C’est son droit. Il la définit comme «le système dominé par et conçu dans l’intérêt des capitalistes en vue de s’accumuler toujours plus de capital. Or, à part les fous et les salauds, qui peut désirer et soutenir un système voué au service d’une seule classe de riches?», demande-t-il. Pourquoi un tel langage? Pour cacher le fait que la pauvreté n’a jamais été aussi faible dans le monde? Certes la part de la rémunération du travail a baissé depuis 20 ans. Mais celle qui revient au capital a également diminué, ainsi que le montre Simcha Barkai, à l’université de Chicago. Ce qui a augmenté, c’est la part du profit, passée de 2 à 16% du PIB.

«La déconnomie» est, selon son auteur, «l’épidémie de bêtise qui semble avoir contaminé la société par son sommet». Plutôt que de considérer les gains d’hygiène, d’espérance de vie et de revenu issus du capitalisme, il estime que «le management contemporain du capitalisme n’est pas seulement inefficace, il tue des gens». Ce professeur de Sciences Po qui enseigne l’économie depuis trente ans peine à imaginer l’idée de progrès: «On s’habitue au harcèlement moral et aux suicides sur le lieu de travail, on s’habitue à la pollution, au chômage chronique, à la malbouffe, aux sans-logis, aux inégalités scandaleuses, au primat du rendement financier sur toute autre finalité économique ou sociale.» N’est-ce pas du populisme de gauche?

La bonne définition du capitalisme

Rien d’inquiétant si ses solutions n’étaient pas si souvent reprises dans la presse. L’auteur envisage une «révolution progressiste en régulant la finance, en restaurant une fiscalité progressive, en plafonnant le rendement du capital après impôts et en limitant l’exposition de son pays, non pas à toute compétition internationale, mais à celle qui repose sur le dumping fiscal et social». En somme la lutte des classes, soit le retour des recettes qui ont échoué.

La meilleure définition du capitalisme est, selon McCloskey, celle de Joseph Schumpeter en 1946: c’est la société qui confie le progrès économique à l’initiative de l’entrepreneur privé. L’historienne ajoute que le mot devrait être abandonné parce qu’il conduit les gens à croire que «l’important serait d’accumuler du capital plutôt que de faire preuve de créativité humaine dans la recherche d’une amélioration à travers l’échange». La destruction du langage

Jacques Généreux ignore la réalité de la coopération entre les gens dans l’économie de marché. «68 a été le point de départ de la destruction du langage», fait valoir Xavier Fontanet, non pas professeur d’une université publique, mais ancien directeur général d’Essilor, un leader de l’optique (dans «Que chacun s’y mette», Odile Jacob, 2016). L’expression de «justice» fiscale est pour lui un bel exemple de «destruction des mots». A son avis, «ce n’est qu’une façon habile (mais pas du tout éthique) d’ennoblir une spoliation en la drapant du prestige des mots justice et loi».

Attirer les talents de partout

La qualité de la conversation à l’égard du marché diffère d’un pays à l’autre. En Asie, le langage est celui de l’ouverture, du progrès, de la volonté de coopérer par l’échange. Sur le Vieux Continent, nous en sommes loin. «Dans cet environnement, proprement français, il faut le dire, l’entreprise ne peut pas s’épanouir», constate Xavier Fontanet.

L’exemple de Lindsay Owen-Jones, patron emblématique de L’Oréal, est révélateur de la transformation d’un pays. Anglais, il avait quitté la Grande-Bretagne au début des années 1970 sous Harold Wilson «parce qu’il ne croyait plus, comme beaucoup de jeunes Anglais talentueux, que l’on pouvait s’épanouir dans l’Angleterre travailliste, pétrie d’égalitarisme et épuisée d’impôts», raconte Xavier Fontanet. Aujourd’hui, c’est le langage de l’Hexagone qui incite les créateurs à partir.


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