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Philipp Krueger, professeur associé en finance responsable au Swiss Finance Institute à l’Université de Genève (gauche) et François Degeorge, directeur du Swiss Finance Institute.
© Emmanuel Garessus

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Comment attirer les actionnaires vers l'investissement responsable

Selon les professeurs Philipp Krueger et François Degeorge, la finance peut apporter une contribution à la résolution des problèmes environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Mais elle doit accompagner les investisseurs

«Nous sommes à un tournant», lance François Degeorge, directeur du Swiss Finance Institute. «Les actionnaires eux-mêmes demandent aux entreprises de défendre des objectifs qui vont au-delà de la simple rentabilité financière», ajoute-t-il. La finance peut apporter une forte contribution à l’environnement, aux défis sociaux et de gouvernance (ESG), confirme Philipp Krueger, professeur associé en finance responsable au Swiss Finance Institute à l’Université de Genève. Ce dernier est aussi l’organisateur du Geneva Summit on Sustainable Finance, l’une des plus grandes conférences internationales dans ce domaine.

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Si la finance durable s’attache aussi bien à l’environnement qu’aux défis sociaux et à la gouvernance (ESG), la finance contribue avant tout à l’environnement, davantage qu’aux problèmes sociaux, précise Philipp Krueger.

L’analyse des engagements collaboratifs

La finance joue, par définition, la fonction d’intermédiaire dans le système économique afin d’obtenir la meilleure allocation des capitaux, précise Philipp Krueger. Elle contribue au climat en finançant des projets privés ou publics qui auraient un impact positif. Par son souci de bonne gouvernance, l’investisseur influence les entreprises par le dialogue et l’exercice des droits de vote et produit un impact sur leurs politiques environnementales et sociales.

Un projet de la recherche académique actuelle de l’Université de Cambridge analyse précisément les engagements collaboratifs des actionnaires, c’est-à-dire le rassemblement des forces actionnariales par exemple afin de réduire la pollution des entreprises ou publier leur impact sur le climat. Ce type d’engagement fonctionne très bien, selon Philipp Krueger.

Les grands investisseurs, appelés aussi «universal owners», investis dans tout le marché et caractérisés par un style passif à cause de leur grande taille, s’intéressent le plus aux questions ESG parce qu’elles sont liées à des externalités. Tous les risques climatiques et de détérioration sociale les touchent donc de près.

Une ségrégation possible de l’actionnariat

L’ajout d’autres objectifs que purement financiers accroît la complexité de l’investissement, d’autant plus que chaque investisseur a des préférences différentes. Les objectifs ESG peuvent donc être conflictuels. «On pourrait assister à une ségrégation de l’actionnariat», imagine François Degeorge. Certains actionnaires iront vers des entreprises qui poursuivent des objectifs qui leur sont chers et d’autres vers d’autres entreprises en quête d’autres objectifs. L’important est alors de connaître les buts de chaque société.

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L’approche de la valeur actionnariale a l’avantage de la simplicité de sa mesure. Cela incite l’approche ESG à mieux mesurer son impact afin de convaincre davantage d’acteurs. «Nous en sommes encore assez loin», juge Philipp Krueger. Les agences de notation font des efforts sur cette voie, mais elles divergent, ce qui est problématique si l’on veut améliorer la transparence. Car l’investisseur veut s’assurer que ce qui est labellisé durable l’est vraiment.

Une start-up genevoise du nom d’Impaakt propose une approche collaborative afin d’obtenir une agrégation des préférences afin d’évaluer une entreprise. Elle procède à des sondages de la population pour connaître ce que chacun pense de l’impact ESG d’une entreprise.

Mesure de l’empreinte environnementale des investisseurs

Un autre projet de recherche mené par Philipp Krueger et Rajna Gibson Brandon, elle aussi professeure à l’Université de Genève, mesure l’empreinte environnementale des investisseurs institutionnels. Son but consiste à évaluer non pas les stratégies ESG particulières mais la stratégie globale de l’institution. On évite les pièges du marketing des institutions, selon le professeur. Dans le même projet, les deux professeurs utilisent aussi différentes mesures de notation sur une entreprise précise afin de quantifier l’empreinte ESG des investisseurs ESG. L’agrégation permet d’obtenir une meilleure moyenne.

En dix ans, dans l’ESG, le changement concerne surtout la multiplication des approches ESG, juge Philipp Krueger. L’investisseur ne se limite plus aux critères d’exclusion (tabac, énergies fossiles). Il part à la quête des bons élèves et des entreprises qui ont un impact positif. Les critères d’exclusion sont les plus coûteux en termes de rendement, mais il n’est pas possible à ce jour de dire qu’une méthode est meilleure qu’une autre. «L’ "active engagement" exerce un impact majeur parce qu’il change la politique d’une entreprise alors que l’exclusion ne modifie rien», note Philipp Krueger. Les grands investisseurs préfèrent d’ailleurs les approches positives à l’exclusion.

Le grand changement concerne la demande, analyse François Degeorge. C’est l’investisseur fortuné qui, sous la pression de ses enfants et de l’abondance des informations, demande du durable. Les millennials veulent connaître l’impact social et environnemental de leurs investissements. Les investisseurs féminins ont aussi un goût plus fort pour le durable.

L’apport et les limites des réglementations

Une recherche actuelle montre aussi que l’empreinte environnementale s’est améliorée pour l’investisseur moyen, selon Philipp Krueger. Le chercheur en veut pour preuve la composition des portefeuilles que doivent publier les institutionnels aux Etats-Unis (13F), des chiffres combinés avec les notations ESG.

La réglementation peut aussi contribuer à la mesure de l’effort ESG, estiment les deux experts. Les 17 objectifs de développement durable des Nations unies exercent un effet positif sur la recherche et la pratique de finance durable. Il est en effet possible de mesurer l’impact des entreprises sur certains de ces 17 points, par exemple en mesurant le pourcentage du chiffre d’affaires qui participe à l’effort de gestion durable des ressources en eau. Pour Philipp Krueger, c’est une solution aussi capitaliste qui intègre les objectifs durables, dont il aura à tenir compte de plus en plus dans le futur.

L’harmonisation réglementaire est utile, ajoute-t-il, en termes de publication des informations non financières. Au Royaume-Uni, une loi a par exemple obligé les entreprises cotées à publier leur empreinte carbone dans leur rapport annuel. Mais le Genevois n’aimerait pas standardiser la manière dont les investisseurs et les agences de notation peuvent utiliser cette information. Par contre, il est important d’avoir davantage de transparence sur les approches des agences. L’absence de standardisation de ces instituts freine d’ailleurs le développement de la gestion passive dans la finance durable.

Avec le big data, on peut transformer l’info non financière et on peut la personnaliser

François Degeorge, directeur du Swiss Finance Institute

La performance des investissements durables est souvent l’objet de débats. La majorité des études montre une corrélation positive entre le rendement financier et la performance ESG, avance Philipp Krueger. Le lien avec le risque est beaucoup plus fort statistiquement qu’entre le rendement et l’ESG, précise-t-il. Les portefeuilles qui ont une plus grande qualité durable présentent un risque moindre. De plus en plus d’investisseurs investissent dans l’ESG pour des raisons de performance. Mark Mobius, investisseur réputé dans les pays émergents, a lancé un fonds ESG sur ces marchés, «sans doute persuadé par la performance des facteurs ESG, notamment sous l’angle de l’engagement actionnarial», déclare Philipp Krueger.

L’innovation se poursuit en finance durable, notamment avec l’émergence du concept de «shareholder collaboratif» ainsi que la tentative d’analyser pourquoi les grandes institutions intègrent les risques climatiques.

Avec son fort développement, l’ESG appartiendra au courant standard de l’investissement, en raison notamment de la progression du big data et de la plus grande disponibilité des informations non financières. «Avec le big data, on peut transformer l’info non financière et on peut la personnaliser», explique François Degeorge.

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