Portrait

Aude Pugin, la femme fusée

Nommée directrice d’APCO Technologies, une PME active dans l’industrie spatiale, Aude Pugin finalise à Aigle une nouvelle halle de production. Les pièces qui y seront fabriquées équiperont le lanceur européen Ariane 6

A Aigle, dans une zone industrielle au chemin de Champex, la septième halle de production de la société APCO Technologies sort de terre. Des attaches de fusées d’appoint du lanceur européen Ariane 6 y seront fabriquées dans la pure logique de l’industrie 4.0, des pièces en aluminium à haute résistance pesant près de 1000 kilos pour 2,50 mètres de haut.

«Le lancement d’Ariane 6, dont le vol inaugural est prévu en 2020, nous assurera une cadence de production», dit avec enthousiasme Aude Pugin qui vient de reprendre, au mois de juillet, les rennes d’APCO, une PME que son père a créée. La jeune femme, au charme chic, semble diriger cette entreprise de 350 personnes avec naturel, comme une évidence. Elle décortique l’univers du spatial comme si elle y avait toujours baigné et parle d’attaches de fusées d’appoint, de moyens sols pour tester et transporter les satellites et les lanceurs ou de châssis de satellites avec passion.

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Industrie lourde

Pourtant, perchée sur ses stilettos, Aude Pugin détone dans cette entreprise qui compte moins de 10% de femmes. Même si les a priori sont trompeurs, on la verrait mieux en Jaclyn Smith dans un rôle de drôle de dame que dans celui de spécialiste de l’industrie lourde. Elle dit d’ailleurs n’avoir jamais songé à reprendre l’entreprise familiale mais a toujours voulu être avocate. C’est la profession qu’elle a exercée plusieurs années chez Tavernier & Tschanz puis chez Latsis, avec des fonctions juridiques très ancrées dans le domaine commercial. «Cela a aiguisé mon sens des affaires, analyse celle qui s’est retirée des bureaux feutrés genevois. Je ne suis pas une experte en technique mais j’ai appris au fil du temps. J’aime sortir de ma zone de confort et j’évite un travail qui ronronne.»

Le fondateur d’APCO, André Pugin, cherchait un regard neuf avec une autre expertise. Il y a huit ans, il encourage sa fille à rejoindre la PME familiale. Elle accepte de relever le défi, quitte ses fonctions d’avocate et décide de tenter l’expérience. «Mon père a investi ses tripes et son cœur dans son entreprise, née des Ateliers de construction mécaniques de Vevey (ACMV), tombés alors en faillite. Il a repris les activités spatiales et énergies qu’il avait lui-même développées», explique Aude Pugin, née en 1974. Elle sera d’abord nommée directrice financière d’APCO avant de participer, au fil du temps, aux décisions stratégiques de cette PME également présente sur la base de lancement de Kourou en Guyane française – en charge des opérations de maintenance et de tests des satellites – et à Chalon-sur-Saône en France dans le secteur nucléaire.

Je ne suis pas une experte en technique mais j’ai appris au fil du temps. J’aime sortir de ma zone de confort et j’évite un travail qui ronronne

André Pugin, qui a récemment fêté ses 70 ans, a décidé de se désengager progressivement de l’opérationnel. «Mon frère, horticulteur, n’était pas intéressé», dit celle qui veut poursuivre dans la continuité, tout en étant consciente des nouveaux défis qui l’attendent. «Le secteur du spatial est en pleine mutation, avec une pression sur les prix, une industrialisation poussée et l’émergence de nouveaux acteurs notamment privés comme la société américaine Space X. L’enjeu pour le futur lanceur de satellites européen, rappelle-t-elle, est de rester aussi fiable technologiquement qu’Ariane 5, mais à un coût nettement moindre, afin de contrer la concurrence. Nous voulons continuer à faire du sur-mesure tout en entrant dans une logique de petite production de composants en série pour être plus concurrentiels.»

La tête et les jambes

Impliquée dans le Festival Vevey Images ou l’association Afiro qui a pour mission la réadaptation et la formation professionnelle dans le canton de Vaud, il n’est pas question pour cette Veveysanne dans l’âme de délocaliser la production à l’étranger. «Si l’on ne maintient que la recherche et le développement ici en Suisse, au bout d’un moment, la tête rejoint les jambes», avertit la jeune femme qui se définit comme une impatiente. Elle souhaite mettre en place un management très horizontal et permettre à ses employés, hommes ou femmes, de trouver un parfait équilibre entre leurs vies privée et professionnelle. Pour cette mère de deux enfants, «l’épanouissement et la quête de sens sont devenus des valeurs fondamentales au sein d’une entreprise.»

Aude Pugin devra aussi maîtriser la croissance de sa société qui compte désormais 350 employés, dont 250 à Aigle. «Nous avons connu une croissance des effectifs de près de 15% ces douze derniers mois. Grandir n’est toutefois pas une fin en soi», souligne celle qui négocie avec Airbus, Thales ou EDF, court deux à trois fois par semaine, jongle entre sa vie de famille et ses différentes commissions. «Le temps est une contrainte. Je dois aller à l’essentiel», constate celle qu’on ne retrouve pas sur les réseaux sociaux. «Nous sommes tous submergés de données. Le flux s’accélère en permanence. Pour moi, Facebook, Twitter ou LinkedIn, c’est chronophage. Et c’est comme avec les magazines Gala ou Voici, on ne peut pas s’empêcher d’y jeter un coup d’œil quand on les voit chez le coiffeur.»


Profil

1974 Naissance à Lausanne

1979 Vit une partie de son enfance dans le Rhode Island, aux Etats-Unis jusqu’en 1982

1993 Université de Fribourg, Faculté de droit, puis Brevet d’avocat à Genève jusqu’en 2000

2009 Rejoint, en septembre, l’entreprise familiale APCO Technologies

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