Alors que l'euro flirte avec les 1,30 dollar, les phrases lâchées pour enrayer cette progression se multiplient. Comme si l'Europe se préparait à répondre aux assauts du marché. Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne (BCE), a ouvert la voie en déclarant jeudi 4 novembre à l'issue de la dernière réunion de la BCE que «la volatilité excessive et des mouvements désordonnés» étaient indésirables pour la croissance économique. Il est monté d'un ton lundi en marge de la réunion du G10 à Bâle. «Les mouvements brutaux des monnaies observés récemment ne sont pas les bienvenus», a-t-il ajouté.

L'offensive verbale est claire. D'autant que le monde politique a pris rapidement le relais. Parmi eux, Domenico Siniscalco, ministre italien de l'Economie, n'a pas pratiqué la langue de bois. Il a affirmé mercredi qu'une intervention coordonnée des pays du G7 était envisagée pour stabiliser les taux de change. Une opinion qui a un poids. Car si le Traité de Maastricht laisse le soin à la BCE et aux banques centrales de la zone euro, dans son article 105, de «conduire les opérations de change», telles que les interventions, il souligne dans le même temps que les gouvernements peuvent «formuler les orientations générales de politique de change». Cela explique l'attention portée à la réunion de l'Eurogroupe (ministres des Finances de la zone euro), agendée lundi, à laquelle le gouverneur de la BCE se joindra.

Opération réussie en 2000

Mais au-delà de ces mots, que peut réellement faire la BCE? «Elle peut intervenir sur le marché des changes en achetant des dollars, explique Philippe Bacchetta, professeur d'économie à HEC Lausanne. Se pose toutefois la question de l'effet de ce type d'intervention. Par le passé, il a été minime voire inexistant.» Il rappelle les études réalisées à ce sujet. «Tenant compte de la quantité de dollars que la BCE peut acquérir, elle n'influencera pas le prix. L'objectif principal serait avant tout de changer les perceptions des investisseurs», estime-t-il. «Cela me paraît prématuré, note de son côté Charles Wyplosz, professeur à l'Institut universitaire de hautes études internationales (HEI) à Genève. La psychologie du marché n'est pas prête de se retourner.»

Et d'évoquer à titre d'exemple les habiles interventions réalisées par le G3 (les Etats-Unis, le Japon et la zone euro) en septembre 2000. Il s'agissait, à l'époque, de stopper la baisse de l'euro descendu à 0,8230 dollar.

Une intervention d'une BCE isolée serait-elle assurément un coup d'épée dans l'eau? «Cela peut faire partie d'une stratégie qui intègre le discours puis l'intervention. En se disant très préoccupée, la BCE essaie de convaincre les marchés. Il n'est cependant pas toujours simple de le faire avec des mots», décrypte Philippe Bacchetta. Un appui des autres institutions monétaires n'est-il cependant pas préférable? «L'intervention concertée a du sens, s'il existe derrière des vues convergentes», indique-t-il. Et là, les Etats-Unis semblent s'accommoder plutôt bien d'un dollar faible soutenant leur croissance. «Les intérêts sont clairement divergents. Les Européens sont angoissés par un euro fort. Quand aux Américains, ils vont dire poliment qu'ils cherchent à limiter les fluctuations, mais ils n'ont pas l'habitude d'agir contre leurs intérêts économiques», prétend Charles Wyplosz.

Interrogé cette semaine sur la dégringolade du billet vert, le secrétaire américain au Trésor, John Snow, ne s'est pas inquiété outre mesure. «Nous croyons à un dollar fort, un dollar fort est dans l'intérêt des Etats-Unis», a-t-il affirmé. Ses déclarations ont eu un impact limité. «Il dit la même chose depuis des mois et plus personne n'y fait attention», commente un analyste. «Tant qu'il y aura un décalage d'intérêt rien ne se passera», conclut Charles Wyplosz.