Au moins sept prétendants sont sur les rangs pour reprendre Jaeger-LeCoultre, IWC et Lange & Söhne, les marques que le groupe allemand Mannesmann a mises sur le marché. Et l'affaire pourrait bien se faire entre Combiers (les habitants de la vallée de Joux). En effet, parmi les candidats sérieux au rachat, Audemars-Piguet se positionne et étudie un tour de table pour reprendre les trois marques à vendre. La célèbre marque du Brassus est intéressée pour plusieurs raisons: elle est actionnaire à 40% de Jaeger-LeCoultre, dispose d'un droit de préemption sur les 60% restants et trouverait là une opportunité unique de solidifier son indépendance à long terme.

Lorsque la firme du Sentier traversait une période difficile, le fabricant allemand de fournitures automobiles VDO (plus tard intégré à Mannesmann) cherchait un allié pour partager les pertes. Audemars-Piguet avait répondu présent, un investissement qui s'avère hautement stratégique. Mais cette position ne simplifie pas la donne: «Le droit de préemption d'Audemars-Piguet sur Jaeger-LeCoultre, et ses diverses interprétations, fait partie du problème de la vente de cette division par Vodafone», confirme l'analyste financier Pierre Tissot, expert du secteur à la banque Lombard, Odier & Cie. Directeur général d'Audemars-Piguet, Georges-Henri Meylan a confirmé vendredi après-midi au Temps: «Nous sommes actionnaire de Jaeger-LeCoultre et nous exercerons notre droit. Nous sommes intéressés à une reprise des trois marques détenues par VDO, et pas uniquement par Jaeger-LeCoultre. Il existe plusieurs cas de figure, notamment la constitution d'une société holding.» Interrogé sur les moyens financiers dont dispose sa société pour répondre à une enchère que les estimations situent au-delà du milliard de francs, le patron de la marque du Brassus répond: «Nous avons des amis… pour reprendre un tel joyau, on arrive toujours à constituer un tour de table.» En 1999, Jaeger-LeCoultre a dégagé un chiffre d'affaires de 202 millions de francs, IWC a enregistré des ventes pour 115 millions, et Lange & Söhne pour plus de 50 millions.

D'autres financiers

sur les rangs

Du côté de Jaeger-LeCoultre, le scénario d'une reprise par l'actionnaire minoritaire est qualifié d'«idéal» par la direction. Qui sont les «amis» d'Audemars-Piguet? Il n'est pas interdit de penser que la Fondation de Famille Sandoz, propriétaire des montres Parmigiani Fleurier et très attachée à consolider les joyaux économiques suisses – et romands en particulier –, pourrait soutenir la démarche de la marque du Brassus, avec ses considérables moyens.

D'autres financiers sont aussi sur les rangs, parmi lesquels, selon nos informations, un groupe d'investisseurs américains à la très large surface financière (plus de dix milliards de dollars). Restent les grands groupes. Nicolas Hayek a répété l'intérêt du groupe Swatch pour un rachat de LMH, ou tout au moins de ses deux marques suisses. Swatch, dont le titre en Bourse s'est très bien comporté ces derniers temps, a les moyens de ses ambitions, et disposerait d'un trésor de guerre évalué entre 800 millions et 1 milliard de francs suisses pour une grosse acquisition après Breguet l'an dernier. Enfin, les français LVM et PPR-Gucci ont aussi de sérieux arguments.

Le groupe de Bernard Arnault, qui a raflé TAG Heuer, Zenith, Ebel et Chaumet, n'a pas terminé ses emplettes. S'il a manqué le rachat de Breguet, il vise aujourd'hui une marque de prestige dotée d'un produit très en vogue, ce que lui offre Jaeger-LeCoultre avec sa Reverso. De son côté, IWC viendrait renforcer un appareil industriel encore un peu «juste» pour un groupe qui ambitionne de jouer les premiers rôles dans le secteur. De son côté, François Pinault veut lui aussi pénétrer en force le marché de l'horlogerie haut de gamme et ses alléchantes perspectives de profits.

Et pour lui, l'offensive ne fait que commencer. A côté de la griffe du couturier italien, un «vrai horloger» compléterait idéalement la force de frappe de PPR, ainsi que sa capacité industrielle, puisque les trois marques produisent leurs propres mouvements. Quid de Vendôme? Le pôle horloger du groupe Richemont, qui avait procédé voici quelques années à plusieurs acquisitions remarquées (Baume & Mercier, Piaget, Vacheron Constantin), est candidat au rachat, mais s'est fixé un plafond au-delà duquel il n'ira pas, confie-t-on à la tête du groupe.

Vente en bloc?

De toute évidence, la vente du pôle LMH se précise. Elle pourrait être imminente: «La cote du secteur a peut-être atteint un sommet dont Vodafone pourrait vouloir profiter en scellant la vente très rapidement, estime Pierre Tissot. Car le géant britannique, vu sa situation financière après le rachat de Mannesmann, doit dégager une plus-value maximale.» La vente se fera-t-elle en un bloc ou «par appartements?» «Probablement en bloc ou les deux marques suisses ensemble», selon Pierre Tissot. Pour Lange & Söhne, on murmure que la famille Porsche est candidate au rachat. Le groupe DaimlerChrysler aurait aussi manifesté son intérêt.