Journalisme

Audrey Cooper, une rédactrice en chef à la barre

La patronne du «San Francisco Chronicle» n’a pas la langue dans sa poche. Elle tient tête aux géants du web installés à moins de 60 km du grand quotidien de la ville

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation

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La façade est imposante. Bienvenue au San Francisco Chronicle, fleuron de la presse locale. Avec tout ce que cela implique. Les gens du coin ont un attachement teinté de moquerie au quotidien créé en 1865. Certains l’appellent le «San Francisco Comical», mais la plupart apprécient de lire ses papiers axés essentiellement sur la région. Le deuil a été fait il y a longtemps concernant les nouvelles internationales, et même nationales. Les 200 journalistes du titre ne couvrent que San Francisco et la «Bay».

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Audrey Cooper nous accueille. Solide poignée de main et yeux bleu myosotis qui vous toisent; nous avons en face de nous une vraie leader. La rédaction a un côté désuet avec ses box où se tapissent les reporters pour écrire leur papier. Ce matin-là, à presque 9h30, le briefing de la rédaction va débuter. La rédactrice en chef – Audrey Cooper est la première femme à occuper ce poste – compulse ses notes ainsi que les dernières dépêches, mais déjà l’équipe s’engouffre dans la salle de réunion vétuste du journal.

Il y a autour de la table 14 personnes, dont six femmes et deux hommes cravatés. La tension du moment tourne autour de la nouvelle app qui permettra des push personnalisés: «Ce sera critique d’être numéro un sur la news», souligne Audrey Cooper à ses troupes. Qui ne lâche pas l’affaire sur la promotion que les journalistes doivent faire de leurs articles, notamment en les éditant mieux sur le web. Phrases entendues: «On doit augmenter l’engagement de nos abonnés»; «une galerie de photos, ça marche toujours quand c’est bien fait»; «à vous de faire monter ces chiffres avec vos équipes»; «on doit faire des choses plus utiles pour le lecteur».

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Une leader implacable

La rédactrice en chef passe en revue les sujets du jour après avoir décortiqué ce qui a marché la veille sur les deux sites de la maison (une seule rédaction travaille pour le quotidien, son site payant et un autre site gratuit, SF Gate). En un peu plus de trente minutes, la séance est bouclée. Audrey Cooper se cale dans son fauteuil avec son thermos pour répondre à nos questions. Et si on l’avait trouvée plutôt directe avec ses équipes, elle se montre carrément implacable sur son environnement. Car ce qui nous intéressait en rencontrant le San Francisco Chronicle, c’était de savoir comment le quotidien – qui appartient au groupe de presse américain Hearst – parvient à survivre dans l’ombre de Google et Facebook. Un défi adressé à tous les médias du monde. Mais encore plus à celui qui se trouve à moins de 60 km des deux plateformes.

Nous sommes toujours bénéficiaires mais ce n’est clairement pas grâce à Facebook. Je me bats contre ces gens

«Nous sommes le plus grand quotidien depuis le nord de Los Angeles jusqu’au Texas, explique notre consœur. Nous sommes toujours bénéficiaires mais ce n’est clairement pas grâce à Facebook. Je me bats contre ces gens.» Audrey Cooper a déjà eu l’occasion de s’entretenir avec Mark Zuckerberg. «San Francisco est une petite ville, on se croise facilement.» Cela signifie-t-il une certaine proximité? «Il ne fait rien pour moi et je ne fais rien pour lui.»

La journaliste – qui réfléchit au fait de fermer son compte personnel sur le réseau social – s’emporte contre les changements d’algorithmes qui ont fait plonger le trafic de son site gratuit. «Je mets Zuckerberg et Trump dans le même bateau: ce sont des menteurs.» Le San Francisco Chronicle a une attitude intransigeante vis-à-vis des géants du web. Qui le lui rendent bien. Un interlocuteur chez Facebook nous confiera ne pas s’intéresser à ce que fait le quotidien. «Nous préférons des médias qui se réinventent plutôt que ceux qui passent leur vie à nous critiquer.»

Cela n’empêche pas Audrey Cooper de dormir, loin de là. Les affaires tournent plutôt bien pour son entreprise, bénéficiaire depuis plusieurs années. Les revenus du web vont bientôt suffire à couvrir les coûts de la rédaction, un marqueur important. «Je pense que je ne verrai pas dans ma carrière la fin de l’édition print du journal la semaine. Et même pas dans ma vie entière la disparition de notre rendez-vous du dimanche.»

Tout le monde ici se considère un peu comme un disrupteur. Je roule un peu des yeux quand j’entends cela mais c’est vrai que les gens sont créatifs et n’ont pas peur de se remettre en question

Les bureaux de Salesforce sont à quelques blocs. Son fondateur, Marc Benioff, vient de racheter le magazine Time, qu’est-ce que cela lui inspire? «Les riches entrepreneurs qui reprennent des journaux cherchent souvent un impact national. Mais c’est surtout la presse locale qui a besoin de soutien. Dans la région, le Mercury News [basé dans la ville californienne de San Jose, ndlr], par exemple, a vu ses profits aspirés par ses propriétaires qui viennent du monde des hedge funds. Ils pourraient le fermer si les bénéfices n’étaient plus au rendez-vous.»

Le fondateur de Craigslist, un site de petites annonces, vient de donner 20 millions de dollars (autant en francs) pour recruter des journalistes de pointe afin d’enquêter sur les travers de la tech. Une bonne idée? «The Markup aura un impact, mais je ne pense pas qu’ils auront un trafic élevé», explique Audrey Cooper. Qui enchaîne: «Tout le monde ici se considère un peu comme un disrupteur. Je roule un peu des yeux quand j’entends cela mais c’est vrai que les gens sont créatifs et n’ont pas peur de se remettre en question.» Il est l’heure, Audrey Cooper a une autre séance.

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