L’expert

Augmenter les salaires pour réduire le chômage en Europe

Face à la hausse du chômage en Europe, pouvoirs publics et employeurs dérégulent le droit du travail pour réduire les coûts salariaux. L’objectif est de permettre aux entreprises de restaurer leurs marges pour investir et, in fine, créer des emplois

Face à la hausse du chômage en Europe, pouvoirs publics et employeurs dérégulent le droit du travail pour réduire les coûts salariaux. L’objectif est de permettre aux entreprises de restaurer leurs marges pour investir et, in fine, créer des emplois.

Les faits contredisent cette rhétorique. Le coût du travail n’explique pas le taux de chômage. En 2008, à la veille d’une récession économique majeure, les pays aux coûts du travail les plus élevés n’avaient pas les taux de chômage les plus importants et cela sans que ces pays diffèrent radicalement en termes de spécialisation industrielle ou de nature de compétitivité. La Norvège avait un coût horaire du travail de 37,8 euros et un taux d’activité de sa population de 78,1%. Ces chiffres étaient respectivement de 31,2 euros et 64,8% en France, de 27,9 euros et 70,1% en Allemagne, de 25,2 euros et 59,5% en Italie, de 19,4 euros et 65,4% en Espagne et, de 12,2  euros et 68% au Portugal.

Par la suite, les pays qui ont connu la plus forte augmentation de leurs coûts du travail n’ont pas vu le taux d’activité de leur population baisser drastiquement durant la crise alors que ceux qui avaient déjà un faible coût du travail ont vu ce taux d’activité stagner voir diminuer. Entre 2008 et 2014, le coût du travail a augmenté de 42,59% en Norvège et le taux d’activité était de 75,3% en 2014 (-2,8 par rapport à 2008). Ces chiffres sont de 12,54% et 73,8% (+3,7) en Allemagne, de 11,22% et 64,2% (-0,6) en France, de 8,76% et 56,8% en Espagne (-8,6), de 11,90% et 56,5% en Italie (-3) et, de 6,56% et 62,6% (-5,4) au Portugal.

De plus, les pays à faibles coûts salariaux ont vu leur population active se réduire du fait de l’émigration et de la fuite des talents. Entre 2012 et 2014, la population active espagnole a diminué de 324 826 personnes (-1,37%) et celle du Portugal de 108 130 (-1,97%). Dans le même temps, la population active allemande a augmenté du fait de cette immigration intra-européenne de 475 312 personnes (+1,14%) et celle de la Norvège de 46 695 (+1,74%).

Ce phénomène signifie que le taux de chômage n’est pas lié à une faible demande de travail de la part des employeurs du fait de coûts salariaux trop élevés mais à une faible offre de travail de la part des individus en raison d’un niveau trop faible de rémunération.

A de rares exceptions, les individus travaillent par nécessité et non pas par plaisir. Ils ont un salaire de réserve au-dessous duquel la désutilité du travail est supérieure à la rémunération perçue. Dans ce cas, les individus privilégient les loisirs à une activité professionnelle et ils sortent du marché légal du travail pour bénéficier de l’aide sociale et/ou travailler clandestinement. Ils peuvent également émigrer dans des pays où les rémunérations sont plus élevées. Finalement, les politiques publiques en Europe qui baissent les rémunérations et précarisent l’emploi ne font qu’aggraver le taux de chômage et encourager l’émigration.

Pour réduire le chômage, une solution serait d’organiser de manière coordonnée entre les pays européens, une augmentation généralisée des salaires. Cela permettrait de ramener les travailleurs sur le marché du travail, de garder en Europe les individus les plus qualifiés, de favoriser la croissance par une demande solvable plus importante et de relancer l’inflation sans que la BCE ne pratique un «Quantitative Easing for People» ou un «Helicopter Money» comme le suggèrent certains apprentis-sorciers de la finance. Cela permettrait aussi, et surtout, de réduire les inégalités de revenus qui se sont accrues dernièrement en Europe.

* Professeur de management à l’université de Genève

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