Horlogerie

Aurel Bacs: «Le prix objectif d’une montre aux enchères est impossible à calculer»

Le commissaire-priseur raconte pourquoi une Rolex a été vendue pour plus de cinq millions de francs le week-end dernier à Genève. Et lève un coin de voile sur les dessous des ventes aux enchères

Au total, il s’est vendu pour 61,7 millions de francs de montres à Genève, le week-end dernier. Antiquorum, Sotheby’s, Christie’s et Philips y tenaient leurs ventes aux enchères horlogères de printemps – une autre a traditionnellement lieu en novembre.

En attribuant pour 32,61 millions de francs de garde-temps, Philips (qui travaille en association avec Bacs & Russo) a fait mieux que le cumul des trois autres maisons réunies. Aurel Bacs, le commissaire-priseur qui a piloté cette mise à l’encan, détaille ce succès.

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Le Temps: Quelles seraient vos trois raisons pour expliquer le résultat atteint le week-end dernier?

Aurel Bacs: Il y en aurait dix, mais je retiendrai la qualité, la sélection et la passion, trois piliers qui, à mon sens, portent le marché des ventes aux enchères de montres aujourd’hui. La qualité doit être irréprochable, que cela concerne la marchandise, les prestations lors de la vente mais aussi le catalogue ou la salle de vente… Idem pour la sélection. Que l’on parle des montres – nous ne gardons qu’environ 10% des 2000 modèles que l’on nous propose – ou de l’équipe – un joli sourire ou une belle cravate ne fait pas tout. Enfin, la passion. On ne peut pas réussir dans le tennis, la politique ou la vente de montres si l’on n’a pas de passion. Et si je pouvais en ajouter un quatrième, je dirais liquidité. Il y a énormément d’argent disponible aujourd’hui… Mais ce n’est pas une pluie qui tombe n’importe où. Si vous n’avez pas les trois piliers évoqués plus haut, la pluie tombe ailleurs.

- Ce week-end, la Rolex de l’ex-empereur Bao Daï a été vendue pour plus de cinq millions de francs. En 2002, cette même montre a été achetée 235 000 francs. Comment comprenez-vous cette multiplication par 22?

- Tout d’abord, est-ce que vous pensez que les 235 000 francs de l’époque valent 235 000 francs aujourd’hui? Combien d’actions Apple auriez-vous acheté en 2002 avec ces 235 000 francs et combien en achèteriez-vous aujourd’hui? Quel genre de diamant, de tableau de maître ou de voiture auriez-vous acheté en 2002 avec cette somme et qu’est-ce que cela vaudrait aujourd’hui? Dans ce contexte, je vois ce facteur 22 comme une évolution logique.

- Certains craignent au contraire la présence d’une «bulle» sur le marché de la montre d’occasion. Combien l’acheteur de la Bao Daï pourra-t-il la revendre dans dix ans. Dix millions? Un million?

- Trente millions? Je n’ai pas la réponse. Ce que je peux vous dire, c’est que l’acheteur était profondément passionné par cette pièce, ce qui exclut l’achat purement spéculatif. J’ai personnellement de très grands doutes que nous revoyions cette montre dans dix ou vingt ans. Mais regardons au-delà de ce cas précis. A l’heure actuelle, chaque banque centrale du monde déverse des milliards et des milliards dans le marché pour booster l’économie. Dès lors, chaque jour, l’argent devient meilleur marché. Il y a donc davantage de milliardaires qu’il y a dix ans. Et je ne parle même pas des millionnaires… Ces gens veulent profiter de leur argent plutôt que d’avoir des billets sous le matelas. Ils achètent un diamant pour leur épouse, une maison à Cologny, une nouvelle Porsche et une belle montre dans un magasin. Mais quand vous en arrivez là, vous voulez aussi vous distinguer de vos amis du club de golf. Et là, vous avez besoin d’une chemise à vos initiales réalisée par un tailleur napolitain, d’un tableau de maître français et d’une montre vintage que vos amis du club du golf n’auront pas déjà autour du poignet. Répondre à votre question, c’est se demander s’il y aura encore davantage de millionnaires dans cinq ans et s’ils s’intéresseront toujours aux montres d’époque. Je penche pour un double oui.

- Pourtant, certaines montres très attendues ce week-end (le calibre 89 en or jaune de Patek Philippe, par exemple) n’ont pas trouvé preneur…

- Je ne souhaite pas commenter les résultats des autres maisons d’enchères.

- Vous ne pouvez cependant pas nier que la cote de certaines montres est en train de retomber. On pense aux Patek Philippe rectangulaires, par exemple. Ou aux Rolex Bubble Back ou Prince…

- Je reconnais qu’il y a des modes. Actuellement les montres rectangulaires ne sont plus tendances. Les Bubble Back sont, elles, trop petites pour le marché actuel. Mais cela, c’est le résultat des envies de milliers et de milliers de collectionneurs dans le monde. Ce n’est pas représentatif de l’état du marché.

- Y a-t-il des critères objectifs qui définissent le prix d’une montre? Ou tout est affaire de mode?

- Parler seulement d’une référence ou d’un calibre est aussi réducteur que de parler du prix du mètre carré à Cologny. Est-ce que ce mètre carré est au centre du village, sur la colline, côté lac, côté ombre, à côté des poubelles? De la même manière, on doit se pencher sur l’histoire de la montre, son cadran, son originalité, son état, sa provenance, sa «fraîcheur» sur le marché des enchères, etc. La mécanique n’a plus aucun rapport avec le prix final et le prix «objectif» d’une montre aux enchères est impossible à calculer puisqu’il s’agit toujours de pièces uniques. Que ce soit une poussière sur le cadran, une rayure sur la lunette, le degré de patine de la montre… Même deux montres rigoureusement identiques et sorties de la même boutique le même jour auront eu des vies différentes. Et auront donc des prix différents.

- Est-ce que vous recommanderiez à un particulier qui aurait 100 000 francs à disposition de les investir dans une montre aux enchères?

- Je pense qu’il faut qu’il y ait à la base un intérêt réel pour l’horlogerie. Mais si c’est le cas, je l’accueille volontiers pour discuter des modèles qui pourraient l’intéresser.

- Comment se portent les ventes de gré à gré? N’est-il pas plus séduisant pour les vendeurs d’éviter l’éventuel désaveu d’une vente publique ratée? Et, pour les acheteurs, de réaliser des coups à plusieurs millions en toute discrétion?

- Sur les 1000-1500 montres que nous vendons chaque année, seul 1 à 2% le sont de cette manière. A mes yeux, la vente publique est plus pratique et plus efficace. Si une montre vaut 10 000 francs à mes yeux, je vais la mettre aux enchères avec une estimation courant de 7000 à 13 000 francs. Pour l’acheteur, il vaut peut-être mieux le faire en public pour tenter d’économiser 3000 francs. Idem pour le vendeur, qui peut possiblement en gagner 3000.

- Dans quelle mesure est-ce que l’actuelle réputation d’une marque dépend de l’attrait de ses pièces anciennes?

- Les deux réputations sont liées et les résultats d’une marque lors d’une vente aux enchères auront un impact sur les ventes actuelles de ses montres. Avoir en tête que l’on pourra revendre plus tard sa montre avec une possible plus-value est très stimulant pour un client même si cela ne doit jamais être un argument de vente. Une mauvaise cote peut certes provoquer un dégât d’image, mais aucune marque n’a les moyens de courir les ventes aux enchères pour racheter sa production et ainsi porter artificiellement la cote de ses modèles. Dans nos ventes, nous voyons des représentants des musées des marques mais, à ma connaissance, pas d’acheteurs des marques horlogères.

- Ces derniers jours à Genève, on a pu assister à quantité de repas où de grands collectionneurs se connaissent et se fréquentent. Comment imaginer qu’ils ne se mettent pas d’accord sur certains coups?

- Vous pensez que les dés sont pipés? Alors votre impression n’est pas correcte. Entre samedi et dimanche, il y avait 400 personnes dans la salle, 400 personnes en ligne et encore des centaines d’acheteurs potentiels présents au téléphone. Avec ces milliers de collectionneurs, le marché est aujourd’hui beaucoup plus efficace et transparent qu’il y a cinq ou dix ans. Jamais un acheteur ne connaîtra le nom de toutes les autres personnes intéressées par le modèle qu’il convoite. Un exemple: personne ne connaît l’acheteur de la Rolex Bao Daï mentionnée précédemment et ce dernier s’en porte très bien.

- Vous parlez de transparence, mais la réputation des ventes aux enchères est justement un brin sulfureuse. Vous vendez des montres depuis 1995; pouvez-vous exclure de n'avoir jamais permis à un client de blanchir de l’argent lors de l’une de vos ventes?

- J’avoue que, dans les années 1990, il était alors possible de payer en cash mais c’était conforme à la loi. De la même manière, il était possible d’aller ouvrir un compte en banque à la Paradeplatz avec une mallette de cash. Aujourd’hui, non seulement nous n’acceptons plus l’argent en espèces, mais nous demandons une carte d’identité ou, s’il s’agit d’un achat via une société, d’identifier l’ayant droit économique. Blanchir de l’argent avec une maison d’enchères sérieuse est la pire des idées.

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