Pour Christie’s et Sotheby’s, 2014 a été l’année de tous les records. Le duopole britannico-américain avait alors vendu pour près de 13 milliards de francs d’œuvres d’art, de bijoux, de pièces de mobilier et autres vins exceptionnels aux enchères. Les ventes en ligne, dont le marché mondial est estimé à plus de 13 milliards de francs à l’horizon 2020, ont également été très florissantes pour les deux maisons (plus de 50% d’augmentation en termes de participation, d’année en année). Au coude à coude sur la saison en cours, Christie’s et Sotheby’s devraient enregistrer un nouvel exploit au terme de l’exercice 2015. Sachant que les adjudications de bijoux connaissent un succès continu, contrairement aux ventes en Asie, en pleine perte de vitesse (un petit milliard d’enchères cumulées l’an passé). Non pas que les amateurs de pièces rares chinois ou indiens achètent moins, mais ils ne le font pas dans leur pays, préférant rester actifs aux États-Unis et en Europe.

Ces derniers dix jours, les collectionneurs du monde entier – Clients américains et asiatiques en tête, sans compter la cohorte de renchérisseurs en ligne de plus de 30 pays – ont répondu présents à Genève, épicentre planétaire des ventes de haute joaillerie et de haute horlogerie. La compétition à la plus-value ou au coup de cœur fut intense. Petit florilège.

Le coup d’envoi de ces traditionnelles ventes d’automne a été donné samedi 7 novembre à l’Hôtel La Réserve. Clou du spectacle caritatif, organisé sous le patronage du Price Albert II de Monaco: une Patek Philippe 5016A, soit la montre-bracelet la plus chère au monde, jamais partie à l’encan. Le prix du garde-temps a atteint les 7,3 millions de francs. Son acquéreur, probablement britannique selon plusieurs sites en lignes spécialisés, a surenchéri par téléphone.

À l’heure du «gourou du sexe»

Le lendemain, dimanche, rebelote. Avec 319 lots de la maison Antiquorum, spécialisée dans les montres. L’une des pièces maîtresses de la collection: une Rolex «Day-Date», en or jaune personnalisé (entièrement pavée de rubis et de diamants). Ce garde-temps, vendu pour 40 000 francs, a appartenu au gourou indien Bhagwan Shree Rajneesh, qui a fondé un centre spirituel en Oregon (États-Unis). Le personnage possédait une flotte de 93 Rolls Royce. Il était surnommé le «gourou du sexe», en raison de son attitude relationnelle jugée très permissive. Mais l’objet ayant emporté la plus haute enchère ce jour-là, revient à la Skull Nanoceramic Richard Mille, partie pour près de 412 000 francs. Total écoulé sous le marteau d’Antiquorum: plus de six millions de francs.

L’autre maison à avoir ouvert le bal des criées, dimanche passé à Genève: Philips, concurrent ayant au final engrangé près de 29 millions de francs de ventes, dont cinq montres adjugées à plus d’un million.

Parmi les exploits horlogers, se trouve aussi la Rolex Submariner de 1972 en acier inoxydable, portée par Roger Moore dans le James Bond «Vivre et laisser mourir», adjugée lundi 9 novembre pour 335 000 francs. La particularité de cet objet est d’être, à l’écran, muni de dents permettant de terrasser des adversaires. L’acteur utilisait aussi l’aimant intégré de la montre pour créer un champ magnétique déviant les balles. Il s’en est servi une fois pour déshabiller une femme.

Autre record, 24 heures plus tard: la collection génésiaque Schmidt et Muller (4000 objets), du nom des designers de la Swatch, a trouvé preneur, un jour plus tard sous le marteau de Sotheby’s, pour 1,3 million de francs. La vente, effectuée en un seul bloc, a duré deux ou trois minutes.

L’art de la performance commerciale

Côté haute joaillerie, c’est la maison Christie’s qui a lancé le festival genevois des millionnaires. Le dimanche 8 novembre, avec une mise à l’honneur de vins prodigieux. Parmi les stars en bouteille, figuraient des fioles d’Henri Jayer, plusieurs Romanee-Conti et autres Petrus 2000. Bilan: près de 3,7 millions de francs de ventes.

Le lendemain, les montres d’exceptions sont venues à leur tour affoler les compteurs. Les lots de 366 garde-temps de Christie’s sont partis pour environ 13,4 millions de francs. Les bijoux rares ont quant à eux fait leur entrée le surlendemain. Avec pour point d’orgue des enchères, le diamant «In The Pink», cédé à un acquéreur anonyme pour près de 29 millions de francs. Résultat des courses pour Christie’s: 110,2 millions de ventes, en une seule journée.

Mais le record des records pour un objet serti de pierre précieuse a été battu le jour suivant, mercredi 11 novembre. Un milliardaire hongkongais a déboursé plus de 48 millions de francs pour offrir à sa fille le spectaculaire diamant bleu «Blue Moon», en forme de coussin, qu’il a rebaptisé «The Blue Moon of Josephine», du prénom de son héritière de sept ans. Ce diamant-bijou, mis à l’encan par Sotheby’s, est le plus cher – toutes couleurs confondues – jamais vendu aux enchères. Le précédent record mondial aurait pu être détenu par le «Pink Star», le plus gros diamant rose – l’origine de cette teinte reste inconnue – au monde. La pièce avait été adjugée pour plus de 83 millions de francs en 2013 à Genève. Fait extrêmement rare, l’acquéreur new-yorkais n’avait pas pu honorer son enchère, forçant Sotheby’s à débourser la somme de sa poche.

Fait piquant, le nouveau propriétaire du trophée de mercredi dernier, Joseph Lau, est un magnat de l’immobilier. Il a été condamné en 2014 pour corruption à Macau, la capitale mondiale du jeu. La veille, ce tycoon de 64 ans avait dépensé près de 29 millions de francs pour un diamant rose vif monté sur bague, immédiatement renommé «Sweet Josephine».

Cette opération d’automne (513 pièces au total) a dépassé les 139 millions de francs d’enchères Sotheby’s. L’exercice comportait d’autres pièces phares, ainsi que des joyaux ayant appartenu à l’acteur écossais Sean Connery, ayant notamment incarné James Bond à l’écran.

Au fait, pourquoi la place genevoise est si prisée par les collectionneurs ou connaisseurs publics et privés du monde entier? «Pour des raisons historiques de savoir-faire et sa situation géographique, conclut le service de presse de Sotheby’s à Genève. Lorsqu’à 19h00, notre vente du soir commence ici, New York se tient prête à enchérir et Hong Kong ne s’est pas encore couchée.»