Malgré le vent glacial, il règne une atmosphère des grands jours devant le Madison Square Garden de New York, ce mercredi. Plusieurs passants, étonnés devant la queue en zigzag qui doit atteindre le demi-kilomètre, se demandent s'ils sont en train de rater l'événement de l'année. «Un match spécial des Knicks (l'équipe de basketball de New York, ndlr)?», demande l'un. «C'est pour quel concert?», interroge un autre. Dans la queue, ceux qui attendent répondent imperturbablement: «Non, c'est une foire aux emplois.» Et les curieux de jeter au mieux des regards étonnés, au pire un œil rempli de pitié pour ces milliers de vaillants demandeurs d'emplois, transis de froid, qui font le pied de grue dans l'espoir que le curriculum qu'ils déposeront tout à l'heure devant un recruteur fera mouche. Un homme distribue des cartes de visite pour des jobs à domicile. Il se trouvera même un sans-abri pour lancer à la cantonade: «Il n'y a que moi de normal ici…» Pas un commentaire.

Dans la foule, composée de personnes de tous âges, toutes races confondues, l'ambiance est plutôt bon enfant. Plusieurs personnes relèvent l'affluence inhabituellement élevée. David, 37 ans, au chômage depuis trois mois, licencié d'une start-up après sept ans dans le secteur Internet, n'en revient pas. «Il y a un mois, il y avait dix fois moins de monde pour une foire technologique.» Il lie langue avec un Taïwanais qui a rejoint la queue par hasard. «Il paraît que Canon recrute, je tente le coup», explique cet émigré aux Etats-Unis depuis 87, employé d'une boîte informatique dans le New Jersey. David perdra patience au bout d'une heure. «Il fait trop froid.» Il venait de nous dire qu'il y a trois mois, il aurait eu trop de gêne à faire la queue comme ça, au su et au vu de tout le monde, mais qu'à ce stade… Son interlocuteur, lui, insiste.

Submergé par son succès, l'organisateur de la foire, Hotjob.com, a dû improviser au pied levé un règlement pour éviter la cohue. Pas plus de cinquante personnes à la fois passent le seuil. A l'intérieur, après près de deux heures d'attente, un barrage impitoyable. Seuls ceux munis d'un «résumé» (le nom très officiel et suggestif donné au curriculum vitae) et affichant au moins deux ans d'expérience professionnelle accèdent à l'étage.

Dans la salle, des centaines de personnes, en rang d'oignons, attendent là encore devant les stands des entreprises. Une petite quarantaine en tout. Des noms établis pour la plupart: American Express, Canon, Painewebber (la société de conseil en investissements rachetée par UBS), l'éditeur McGraw-Hill, la chaîne de librairies Barnes and Noble ou l'assureur Allstate, quelques entreprises publiques aussi et des services hospitaliers. Il faut bien chercher pour dénicher une compagnie strictement Internet.

«Ces foires donnent un bon plan de coupe de notre économie. En général, nous faisons 1000 à 2000 personnes par jour, aujourd'hui nous avons eu 1000 personnes dans les deux premières heures», commente Kevin Staunton, le jeune directeur de la foire. «Il y a deux ans, le secteur informatique et Internet étaient surreprésentés, là nous fêtons le retour des grandes boîtes, mais gardez-vous de tirer des conclusions hâtives.» Car Kevin Staunton ne décolère pas contre la presse qui ne parle que des déconfitures des start-up enterrant avec elles tout le secteur Internet. «Les gens confondent les start-up avec la Nouvelle Economie, c'est ridicule, les grandes compagnies recherchent justement des gens qualifiés en informatique, car elles développent leur secteur Internet, alors parlez de restructuration pas de débandade!». Et il agite les chiffres. «Le chômage a augmenté de 0,1% en janvier, à 4,2%. Si on supprimait tous les emplois créés dans l'industrie du Net ces six dernières années, soit environ 900 000, le chômage ne serait encore que de 4,7% à 5%, on est loin des 7 à 8% du début des années 90.»

Dans cette atmosphère frénétique, les recruteurs semblent aux anges, alors que les entretiens durent rarement plus de deux à trois minutes. «Les foires nous permettent de mettre un visage sur un CV», explique Seymour Stein, directeur des ressources humaines pour Duane Reade, la chaîne de drogueries. «J'ai convoqué 30 personnes pour la semaine prochaine. Une annonce dans le New York Times aurait mené à une dizaine d'entretiens au mieux.» «J'aime recruter dans les foires, à cause de ce premier contact. Il arrive aussi qu'une personne n'ait pas le profil souhaité, mais on sent qu'elle s'intégrerait bien dans l'entreprise, j'ai eu trois personnes dont j'ai transmis le dossier à des collègues», surenchérit Noah Fessenden, recruteur pour YAI, l'Institut national pour la prise en charge des handicapés. Les résultats atteints valent apparemment l'argent investi, entre 4000 et 20 000 dollars selon les services offerts par Hotjob (nombre d'annonces radiophoniques, dans la presse et dans la brochure de la foire, grandeur du stand, etc...)

«Nous avons un mal de chien à recruter des techniciens, des ingénieurs, en bref des gens qualifiés», résume Aleyda Robatto, directrice du recrutement chez MTA, le service des transports new-yorkais. «Aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, nous avons reçu des dizaines de CV de gens très qualifiés.» Une évolution qu'Aleyda Robatto met sur le compte des couleuvres avalées par certains dans les start-up. «J'ai vu beaucoup de gens dégoûtés par des promesses non tenues et des rythmes de travail effrayants, loin d'être tous au chômage d'ailleurs, mais qui préfèrent faire l'impasse sur des salaires élevés mais précaires contre la stabilité et les avantages sociaux que nous offrons», poursuit-elle.

Côté employés, ils sont nombreux à repartir plutôt confiants. «J'ai déposé mon CV dans une dizaine de stands et j'ai trois entretiens la semaine prochaine», lance Karon Mial, 37 ans, graphiste informatique. «Et pourtant, je leur ai dit que je cherche sur la côte Ouest!» David a peut-être eu tort de ne pas braver le froid.