Alors que New York est devenue, aux Etats-Unis, l’épicentre de la pandémie, et que la pénurie de masques et de respirateurs artificiels provoque des scènes de panique dans les hôpitaux, les conséquences économiques du coronavirus sont déjà vives. Licenciements et mises en faillite se multiplient.

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De nombreux Américains peinent à payer leur loyer. Les plus pessimistes craignent des scènes dignes de la Grande Dépression des années 1930. Dans la seule semaine du 15 au 21 mars, 3,283 millions d’Américains se sont inscrits au chômage, un chiffre historique, d’une ampleur jamais atteinte. Ce chiffre n’oscillait qu’autour des 650 000 demandes lors des pires semaines de la crise financière de 2008. Il n’était que de 282 000 dans la deuxième semaine de mars 2020.

«Le nombre de personnes sans emploi est probablement bien supérieur à celui des nouvelles inscriptions pour les allocations chômage, puisque de nombreux travailleurs à faible revenu, qui sont surtout noirs et latinos, ne sont pas éligibles pour bénéficier des prestations», relève Julie Kashen, de la Century Foundation, un think tank progressiste. Les semaines à venir risquent d’être tout aussi dévastatrices. Notamment parce que des services de chômage, surchargés, n’ont pas pu enregistrer toutes les demandes, mais aussi parce que toujours plus d’Américains sont forcés au confinement.

Un taux de chômage de plus de 15%?

En pleine campagne de réélection, Donald Trump avait de quoi se réjouir en février: le taux de chômage, à 3,5%, était tombé à son plus bas niveau depuis les années 1960. Aujourd’hui, ce taux connaît une ascension fulgurante.

Professeur en santé publique et économie à la Drexel University de Philadelphie, José Tapia estime qu’il pourrait dépasser les 15% «si la pandémie continue de susciter l’adoption de mesures qui freinent les activités économiques». Au pire de la crise de 2008, il n’avait pas franchi le seuil des 10%. Nerveux, le président observe avec inquiétude les mesures de confinement prônées par certains Etats, craignant qu’un arrêt prolongé des activités économiques soit davantage dévastateur que la pandémie elle-même. Sur Fox News, il a estimé qu’un confinement trop long pourrait «détruire» le pays et provoquer des «milliers de suicides».

Sur ce point, José Tapia rappelle que l’impact de récessions économiques sur le taux de mortalité est faible comparé aux effets d’une pandémie. «Pendant la Grande Dépression, la mortalité a diminué, ce qui a surpris beaucoup de gens. Le fait que les Afro-Américains étaient les plus avantagés par cette baisse de mortalité était encore plus surprenant», commente-t-il.

«A l’inverse, la pandémie de grippe de 1918-1919 a tué entre 50 et 100 millions de personnes dans le monde et environ un demi-million aux Etats-Unis, mais à cette époque il n’y avait pas de crise économique. L’économie américaine était en plein essor pour produire des armes.» La situation actuelle cumule récession économique et pandémie, avec des conséquences moins prévisibles.

Inégalités sociales exacerbées

La Réserve fédérale américaine continue d’injecter massivement de l’argent pour rebooster la première économie mondiale, via des prêts aux entreprises, et le gigantesque plan de relance de 2200 milliards de dollars (2100 milliards de francs) adopté par le Congrès et validé par le président prévoit également des mesures pour venir en aide aux entreprises – notamment le secteur aérien –, et aux particuliers.

Suffisant? Les Américains avec un revenu imposable de moins de 75 000 dollars en 2019 recevront un chèque de 1200 dollars, montant dégressif entre 75 000 et 99 000 dollars. Les couples mariés qui gagnent moins de 150 000 dollars recevront 2400 dollars, et 500 par enfant. Plus important: les indemnités chômage seront étendues – 600 dollars de plus par semaine pendant quatre mois –, et les travailleurs indépendants ou à temps partiel y auront aussi droit.

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Au total, 250 milliards de dollars sont prévus pour cette nouvelle assurance chômage fédérale, qui vient s’ajouter aux sommes versées par les Etats pendant trois à sept mois. Le revenu médian américain tourne autour des 4500 dollars par mois, et l’indemnité chômage, selon les Etats, couvre en principe entre 40 et 50% du montant. Avec la nouvelle aide, certains pourraient gagner plus que leur salaire. Un «cadeau» qui n’est toutefois valable que quatre mois.

Julie Kashen salue ces mesures, en ajoutant qu’il reste encore beaucoup à faire. «Elles ne suffisent pas à combler des lacunes flagrantes, comme le manque de système de gardes d’enfants abordables ou de congés maladies et congés familiaux payés».

«Les entreprises reçoivent des milliards de dollars en renflouement, alors que des dizaines de millions de travailleurs se retrouvent sans un seul jour de congé maladie payé, avec un salaire de misère et sans accès à des soins de santé abordables, ajoute-t-elle. Nous devons nous attaquer aux inégalités historiques et inverser le scénario pour mettre davantage l’accent sur les personnes qui en ont le plus besoin. Si nos réponses à cette crise ne s’attaquent pas à ces inégalités fondamentales, les déséquilibres ne feront que s’aggraver.»