La crise boursière du printemps dernier sur les valeurs de la Nouvelle Economie laisse dans son sillage un cortège d'entreprises disparues et de destructions d'emplois. Jusqu'au début de l'année, dans une atmosphère où les réalités de la Bourse et de l'économie ne se confrontaient plus, les investisseurs détenteurs de titres Internet ont cru que «l'arbre pourrait monter jusqu'au ciel», selon le mot du gourou de Goldman Sachs, Abby Cohen. Pour ceux là, le mois d'avril fut meurtrier, puisque le Nasdaq a alors entamé une sélection drastique des bons et des mauvais titres. En clair, des firmes qui feraient un jour de l'argent de celles qui n'en feraient vraisemblablement jamais.

The Standard, une publication américaine spécialisée dans l'économie des sociétés Internet, a répertorié les firmes d'une certaine importance qui ont disparu depuis le début de l'année (voir tableau). Les 22 cas présentés permettent de tirer quelques enseignements. Tout d'abord, dans le monde Internet, les premiers arrivés sont souvent les premiers servis. De nombreux sites ont dû fermer car ils n'ont pas pu s'imposer face à des concurrents qui proposaient des prestations similaires et détenaient déjà des positions de leader sur le marché. Les exemples de Redro-cket.com, dans le commerce des jouets, ou de Petstore.com, dans la vente de fournitures pour les animaux domestiques, le démontrent.

Ensuite, le soutien de parrains prestigieux (capital-risqueurs ou industriels) n'apparaît pas comme une garantie de pérennité. Le numéro un mondial des microprocesseurs, Intel, n'a ainsi pas eu le nez fin en investissant dans Pandesic et Digital Entertainement Network, qui ont tous deux connu des à-coups dans leur développement.

De plus, il semble que de nombreux sites n'ont pas correctement évalué leur business model (c'est-à-dire le moyen avec lequel ils feraient leurs bénéfices). Une erreur fatale, comme l'explique Muriel Faure, de IT Asset Management à Paris: «C'est la base de tout projet. Bon nombre de start-up croient qu'elles peuvent se contenter de la publicité pour assurer leur pérennité, alors que seules celles qui sauront générer un flux très important peuvent se le permettre.» «La question du business model est centrale, assure un capital-risqueur suisse. Il ne faut pas en changer en cours de route, au risque sinon de perdre ses clients et ses partenaires financiers.» Surtout, il transparaît au travers de cette liste que la plupart des sites n'ont plus su, à un moment critique de leur développement, séduire les investisseurs.

Licenciements en série

Dans un secteur où les liquidités manquent, un tour de table qui ne se boucle pas signifie souvent une faillite. «Le marché des capitaux est véritablement asséché pour ce type de compagnie», estime Pierre Delaly, de Lombard Odier & Cie.

Cet analyste se rappelle d'une scène à Londres en début d'année, lors d'une réunion où des investisseurs se disputaient littéralement les start-up dans lesquelles investir et où «un business plan d'une page suffisait pour lever 5 millions de dollars». Depuis, le vent a tourné. «Il devient très difficile de se refinancer, souligne notre interlocuteur. Amazon.com, qui a émis des obligations convertibles à la fin de l'année dernière, ne pourrait sûrement plus le faire aujourd'hui.»

Même les «grands» du Net éprouvent des difficultés qui vont au-delà du simple effondrement de leur cours de Bourse. Le même The Standard a répertorié les sociétés qui ont supprimé des emplois depuis le début de l'année. Le magazine en a recensé 113, qui ont en tout licencié près de 9000 employés.

Cette donnée est à relativiser puisque aux Etats-Unis, la force de travail dans le domaine Internet a augmenté de 36% en 1999 pour atteindre les 2,5 millions d'employés.

Reste que des grands noms de la Nouvelle Economie ont dû organiser des charrettes. Exemple, Qualcomm (télécommunications sans fil), qui a licencié 200 personnes, CBS.com (média) qui s'est séparé de 24 collaborateurs après un revirement stratégique, AltaVista (Portail) qui fait des économies grâce au départ de 50 employés, sans oublier Amazon.com (la librairie en ligne a supprimé 150 postes en janvier), ou Drkoop (conseils médicaux, 65 postes).

«La combinaison de l'arrogance, de l'ambition et du manque d'expérience peut être mortelle, rappelait voilà quelques jours un «vétéran» du Net de 33 ans, dans l'édition européenne du Wall Street Journal. Pour cet observateur avisé, qui a travaillé dans quatre start-up en quatre ans, les tâtonnements de la Nouvelle Economie peuvent se résumer en une phrase: «Peu de gens comprennent que les idées ne sont pas chères, mais que leur exécution est difficile.»