Le problème devient pesant. La «plainte ridicule», selon le lobby alimentaire, déposée l'été passé par Ceasar Barber devant un tribunal du Bronx n'est plus une plaisanterie. Ce New-Yorkais, de 57 ans et de 125 kilos, avait alors expliqué que McDonald's, Burger King, Wendy's et Kentucky Fried Chicken étaient responsables de l'embonpoint qui mettait en danger sa santé. Il estimait que l'industrie du fast-food ne lui avait pas clairement indiqué les risques encourus. Et même si cette première procédure n'a pas abouti, la pression exercée sur l'industrie agroalimentaire ne retombe pas outre-Atlantique. D'autres plaintes ont suivi depuis. Signe des temps, certains fonds éthiques s'interrogent désormais ouvertement sur l'opportunité de détenir des titres de ces sociétés dans leur portefeuille.

Plutôt que d'attendre les bras ballants, une partie de l'industrie a décidé d'agir. Ainsi, le producteur de salés et de chips Frito-Lay (filiale de PepsiCo) affirme vouloir réduire le taux d'acides gras dits «trans» – c'est-à-dire de graisses hydrogénées nocives pour la santé – présent dans ses produits. McDonald's explique de son côté désirer remplacer dans son menu pour enfants la portion de frites par une portion de fruits frais. De quoi réjouir les petits Américains.

Plus fort symbole de ce revirement stratégique, Kraft, dont les cookies noirs Oreo sont montrés du doigt par certains plaignants, va repenser ses produits afin de réduire leur teneur en sucre et en mauvaises graisses. Mais le numéro un américain des biscuits ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. Il entend revoir la taille de ses énormes «lunchs préemballés» commercialisés outre-Atlantique, mais aussi modérer son marketing dans les écoles. Lesquelles, en mal de financement, ont conclu des accords avec les fabricants portant sur l'installation de distributeurs de sodas ou des publicités dans les programmes éducatifs. En contrepartie de quoi les écoles reçoivent un pourcentage sur le produit des ventes.

61% des adultes sont «trop gros»

Cette attitude proactive de Kraft tient pour nombre d'observateurs à l'historique de son actionnaire principal, le groupe Altria (ex-Philip Morris). Acquis en 1988, Kraft devait permettre au cigarettier de diversifier ses risques. Le Surgeon Federal (le médecin fédéral) venait de déclarer que le risque de dépendance à l'égard du tabac était aussi élevé qu'à l'égard de l'héroïne. A l'heure de finaliser cette acquisition, Hamish Maxwell, alors à la tête de Philip Morris, avait relevé que les gens peuvent arrêter de fumer, mais qu'ils ne cesseront pas pour autant de manger. Il était dans le juste. Le problème, quinze ans plus tard, c'est qu'ils mangent désormais trop. Pour preuve, 61% des adultes américains sont «trop gros», 27% d'entre eux étant considérés comme obèses.

Cette situation inquiète au plus haut point la Food and Drug Administration (FDA) qui a annoncé la semaine passée qu'elle allait rendre obligatoire dès 2006 la mention sur les étiquettes des produits alimentaires de la teneur en acides gras «trans». Cette initiative gouvernementale n'est toutefois pas celle qui soucie le plus l'industrie. L'étude, publiée cet hiver dans le très respecté New Scientist expliquant que les mauvaises graisses auraient le même effet sur le cerveau que la nicotine et l'héroïne, est venue relancer le débat. Et surtout, renforcer la conviction des avocats menés par John Banzhaf, un vétéran de la lutte contre l'industrie du tabac, qu'ils avaient là un os, qu'ils n'étaient pas près de lâcher. Déjà vainqueurs des fabricants de tabac, les Etats américains, qui assument une partie des coûts liés aux problèmes de santé, pourraient aussi s'intéresser à la cause. Surtout à l'heure où les déficits de certains augmentent. Nous ne sommes a priori qu'aux amuse-gueule.