Mars 1937. Le chaos gronde à Bienne. Une grève dure secoue la cité horlogère. D’une rare intensité. Les employées de l’usine La Fabrique de Cadrans métalliques SA font face à la direction. Le mouvement social implique une septantaine d’ouvrières, en majorité non syndiquées, des décalqueuses qui impriment sur les cadrans des montres les indices marquant les heures. Elles revendiquent une augmentation de salaire. Un ouvrier dans l’horlogerie travaille alors quarante-huit heures par semaine, samedi matin compris, pour un salaire horaire de 2 fr. 89. Refus catégorique de la hiérarchie.

«La grève se répand comme une traînée de poudre grâce à l’action de la Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH), confie l’historien Johann Boillat, qui achève une thèse à l’Université de Neuchâtel sur le cartel horloger. Certes, l’usine biennoise n’est pas le Swatch Group d’aujourd’hui, mais le débrayage permet de gripper les rouages industriels de plusieurs acteurs. Le contentieux émarge ensuite à La Chaux-de-Fonds, dans une autre entreprise horlogère, puis dans plusieurs. Sept cents grévistes y participent in fine.

La situation menace de s’embraser. A tel point qu’à la fin d’avril, elle touche toutes les fabriques de cadrans de Bienne et de La Chaux-de-Fonds. Le 11 mai, le patron de La Fabrique de Cadrans métalliques prend la mesure «de lutte suprême», à savoir le lock-out, ou fermeture des ateliers en grève.

L’affrontement inquiète jusqu’à Berne. Le conseiller fédéral Hermann Obrecht décide alors de prendre les devants et oblige les partenaires sociaux à se mettre autour de la même table. Dès le début des négociations, Berne impose un régime de paix sociale. Ce type de préoccupation n’est toutefois pas aussi nouveau. Le Conseil fédéral a déjà adopté un arrêté en septembre 1936, déclarant que «le Département fédéral de l’économie publique arbitrera sans appel les conflits de salaires collectifs qui s’étendront à plus d’un canton et ne seraient pas résolus par l’accord des parties. A cet effet, on envisage l’institution d’une commission paritaire des salaires.»

«C’est donc sur pression des autorités politiques qu’associations patronales et syndicats entament des discussions visant à créer une entente sur les principales questions relatives aux conditions de travail dans l’industrie horlogère», selon l’historien Pierre-Yves Donzé. Une thèse que ne partagent cependant pas tous les historiens. De plus – et contrairement à une certaine récupération idéologique – cet accord n’est pas la première convention collective signée en Suisse. De tels textes ont été négociés sur le plan fédéral par les menuisiers, brasseurs, typographes et plombiers.

Il n’empêche. «Le samedi après-midi 15 mai 1937, dans un cabinet de lecture à Neuchâtel, syndicat et patronat horlogers rédigent un accord qui met fin à un mouvement menaçant de paralyser toute la branche», rappelle François Matile, secrétaire général de la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse (CPIH). L’historiographie n’a eu cesse depuis de tresser les louanges de cette convention collective de travail (CCT), cette autoproclamée paix du travail de 1937, même hissée au rang de mythe national.

L’historien Hans Ulrich Jost précise: «C’est bien la menace d’une intervention autoritaire du Conseil fédéral qui pousse les partenaires sociaux à accepter ladite paix sociale.» Et d’ajouter que les CCT se sont imposées seulement grâce à l’arrêté fédéral de 1941, avec force obligatoire. Le contexte économico-politique revêt aussi une ­importance capitale, selon Hans Ulrich Jost, professeur honoraire à l’Université de Lausanne.

Si la crise des années 1930 après le krach de Wall Street avait eu des conséquences extrêmement dures pour le marché de l’emploi, horloger notamment, la reprise était à nouveau au rendez-vous en 1937. Le Conseil fédéral avait notamment décidé en 1936 de dévaluer de 30% le franc, mesure qui a immédiatement profité aux industries d’exportation, mais le chômage ne s’est résorbé que lentement. Un contexte de ce fait également plus favorable aux syndicats pour se mettre à la table des négociations, d’après Hans Ulrich Jost.

Ce n’est toutefois pas la seule intervention des autorités fédérales et l’embellie conjoncturelle qui rendent possible la paix du travail. «Le mouvement ouvrier opère lui-même une évolution interne au ­niveau de son positionnement politique, qui favorise le rapprochement avec le patronat», détaille Pierre-Yves Donzé. Certaines sections de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH) renoncent ainsi à la référence marxiste de lutte des classes en 1934 et cherchent dès lors à privilégier l’amélioration des conditions de travail par la concertation avec le patronat.

De plus, dès 1931, le mouvement ouvrier est déjà associé à la mise en place des organes cartellaires. Le Conseil fédéral accorde par exemple à des représentants des ouvriers deux des cinq sièges du conseil d’administration de l’Asuag, le principal groupe horloger du pays et ancêtre direct de l’actuel Swatch Group. Les syndicats doivent toutefois faire face, sur leur gauche, à diverses surenchères, comme celle du Parti communiste suisse, qui les décrédibilisent aux yeux des patrons, relatent dans un ouvrage qui vient de paraître le syndicaliste Jean-Claude Rennwald et le journaliste Jean Steinauer. Hans Ulrich Jost estime que c’est également la peur du corporatisme étatique, en vogue dans cette Europe au bord du chaos et qui menace d’embraser la Suisse, qui a poussé syndicats et patronat sur la voie d’un semblant de concorde. Mais le professeur pense que c’est surtout la recherche du consensus, habitus helvétique s’il en est, qui a porté sur les fonts baptismaux la première CCT dans l’horlogerie.

Quoi qu’il en soit, elle est donc signée entre 19 associations patronales et les syndicats. Elle formalise la réintroduction des vacances payées de 1929 et en améliore le régime, la plupart des associations patronales accordant six jours de vacances à leur personnel. Plus important: «Vu la situation économique du pays, les parties contractantes s’engagent à appliquer, jusqu’à la fin de l’année, un régime de paix sociale absolue; en d’autres termes, les employeurs promettent de ne plus recourir au lock-out… et les travailleurs de ne pas recourir à la grève…» stipule le texte. «La CCT, à vrai dire, était assez minimaliste, son contenu se limitant à cinq articles», écrivent Jean-Claude Rennwald et Jean Steinauer.

L’accord du 15 mai 1937 s’est toutefois nettement enrichi depuis et il été renouvelé à treize reprises. Demain mardi, «les descendants des pionniers de 1937 célébreront 75 ans de partenariat social ininterrompu», selon François Matile. Une grande manifes­tation est prévue à Neuchâtel pour l’occasion, en présence notamment du conseiller fédéral ­Johann Schneider-Ammann (rens. www.75ccthorlogerie.ch).

Quels ont été les apports de ce texte et de ses versions plus contemporaines? La prospérité du pays a-t-elle été garantie via la paix sociale? Ce point ne cesse de diviser les historiens. Une relation directe, causale, n’a jamais vraiment pu être démontrée. L’activité économique se porte-t-elle mieux parce qu’ouvriers et patrons ont renoncé à croiser le fer? La relation inverse est tout aussi plausible: tant que les affaires marchent, ils n’ont pas un impérieux besoin de fourbir leurs armes.

Même au sein des syndicats, la discorde a régné, du moins dans un premier temps. La CCT a été mal acceptée par certains ouvriers désireux de poursuivre la logique de l’affrontement. Pour l’économiste Jean-Pierre Ghelfi, la politique consensuelle des syndicats a aussi eu des effets négatifs. Ainsi, une stratégie plus combative aurait eu pour résultat «de meilleures conditions de travail […] pour attirer ou retenir plus de personnel qualifié; des entreprises davantage contraintes d’améliorer leur productivité et d’innover […]; un développement moins extensif de l’horlogerie». Même appréciation du côté du patronat, qui ne croyait pas toujours à la pertinence des réformes. De plus, si l’on adopte un point de vue plus féministe, les syndicats ont sacrifié les revendications d’égalité salariale entre sexes au profit d’autres acquis, égratigne Hans Ulrich Jost.

Cette première convention collective de travail portait toutefois en elle les germes de réelles améliorations sectorielles et au niveau des conditions de travail pour l’avenir. Elle mène notamment à la création, en janvier 1938, d’un nouvel organisme, appelé Convention collective entre les associations patronales horlogères, devenue Convention patronale en 1966, afin de réunir l’ensemble des associations patronales au sein d’une seule organisation.

C’est également dans ce cadre que sont nés les principaux acquis sociaux «de la main-d’œuvre ouvrière» comme elle était alors souvent désignée, telle l’introduction des allocations familiales (1942), des allocations de naissance (1946), de contributions aux cotisations d’assurance maladie (1947), ainsi que l’abaissement progressif de la durée du travail.

La dernière CCT en date, celle de 2012, prévoit, parmi d’autres nouveautés, une augmentation de la participation patronale aux frais de caisse maladie. Elle permet aussi une hausse des salaires minimaux d’embauche selon les régions, ainsi que l’introduction de la retraite modulée ou progressive. Ce qui fait dire à Jean-Claude ­Rennwald et Jean Steinauer que, dans le paysage très diversifié des CCT en Suisse, celle de l’horlogerie occupe une place à part. Surtout qu’elle a une forte représentativité: elle couvre trois entreprises de la branche sur quatre, et protège plus de cinq employés sur six.

François Matile y voit d’autres avantages. «Pendant cinq ans – durée habituelle d’une CCT dans l’horlogerie – les employeurs savent que les relations sociales sont réglées, qu’en cas de conflit les procédures des litiges sont fixées. Ainsi, l’entreprise peut se consacrer sur sa mission première: créer, produire et vendre.»

«L’horlogerie n’en demeure pas moins parmi les secteurs précurseurs en matière sociale, comme en témoignent les célèbres vacances horlogères […]», écrit quant à lui l’historien Francesco Garufo. Pour Gilbert Tschumi, président de l’ancienne FTMH de 1976 à 1980, la convention «permet de n’avoir ni vainqueur, ni vaincu, mais de progresser pas à pas». Pragmatiques et réalistes, vous avez dit, les ­Helvètes?

Les syndicats doivent faire face à diverses surenchères, comme celle du Parti communiste suisse

La CCT a été mal acceptée par certains ouvriers désireux de poursuivre la logique de l’affrontement