En deux semaines d'audience, le procès Elf, qui a commencé le 17 mars, a déjà provoqué des surprises et révélé sa vedette. Une vedette inattendue dans le cercle des personnalités fortes et parfois pittoresques qui sont assises sur les bancs de la salle du Tribunal correctionnel de Paris. En tout, 37 prévenus pour des affaires qui concernent des centaines de millions de francs passés des caisses de l'entreprise publique (Elf appartenait à l'Etat français à l'époque des faits et ne fut privatisée qu'en 1994) jusqu'à des comptes et des poches privés. Et un dossier monumental (655 pages pour l'ordonnance de renvoi et 45 000 pages pour l'instruction), qui mobilise 70 avocats (lire Le Temps du 17 mars 2003).

La vedette est Michel Desplan, le président du tribunal, 47 ans, une vie professionnelle consacrée à la magistrature, un spécialiste des affaires financières – il le faut pour garder la tête froide devant l'écheveau inextricable des comptes et des intermédiaires. Rapide, il voltige d'un prévenu à l'autre quand il les appelle à la barre pour préciser un point litigieux. Intraitable, il revient inlassablement sur les questions jusqu'à ce qu'il obtienne une réponse.

Mercredi après-midi, il interroge Pierre Fa, 51 ans, sur le compte «Tomate» ouvert dans une banque suisse, un compte utilisé pour empêcher la conduite d'un audit extérieur sur les facturations d'Elf au Congo: «Monsieur, il va falloir vous expliquer. Le fait que le responsable de l'audit au sein du groupe Elf, nommé par M. Le Floch-Prigent en 1991, vienne ensuite accepter très rapidement d'ouvrir un compte en Suisse pour alimenter une caisse noire, excusez-moi, mais ça dépasse l'entendement.» Pierre Fa: «Dans tous les grands groupes internationaux, il existe des circuits occultes de commissions connus des commissaires aux comptes.» Le président: «Et visiblement, ça ne vous cause aucun état d'âme.» Pierre Fa: «Je pensais que c'était favorable au développement du groupe, à l'intérêt de la société.» Le président: «Vous acceptiez en tant que directeur de l'audit de transgresser une loi, certes suisse, sur la lutte contre le blanchiment d'argent?» Pierre Fa: «A vrai dire, je n'étais pas conscient que ce genre de choses aurait à être connu un jour.»

Des moments comme celui-là, il y en a eu plusieurs depuis le début du procès, avec des prévenus pris dans leurs contradictions, et devant reconnaître, penauds, au moins leurs entorses à la rigueur. Ainsi André Tarallo, Monsieur Afrique chez Elf, et ses comptes en Suisse ouverts à son nom, mais, selon lui, à la demande du président du Gabon, Omar Bongo. Le président s'étonne que son épouse ait bénéficié d'une procuration sur ces comptes, et veut en savoir la raison. «Très franchement, je ne m'en souviens plus», répond André Tarallo d'une voix hésitante, «c'était une erreur de ma part.» «Mais comment se fait-il qu'un homme aussi intelligent que vous […] ait ainsi désigné son épouse pour bénéficier d'une procuration sur des comptes aussi sensibles?» poursuit le président. «J'ai dû céder à la pression du banquier», dit André Tarallo.

Depuis le début du procès, Alfred Sirven et André Tarallo affirment que Loïc Le Floch-Prigent connaissait l'existence des nombreux comptes sur lesquels circulait l'argent de son entreprise, qu'il savait pour quoi ces fonds étaient utilisés. Alfred Sirven a même reconnu que certaines sommes avaient été à l'ancien PDG d'Elf: «Il est arrivé que j'en sorte pour des choses le concernant», a-t-il dit. Loïc Le Floch-Prigent, qui a toujours nié avoir contrôlé ces comptes, en avoir connu précisément l'usage, et en avoir profité, a brusquement changé de stratégie de défense mardi soir en fin d'audience.

«J'ai su l'existence d'une caisse noire à Elf, notamment pour des interventions politiques en France», dit-il (les notes qu'il tient à la main montrent qu'il a préparé cette intervention). «Cette pratique, je l'ai tolérée car elle a servi Elf. J'ai bénéficié indirectement de certains règlements en ma faveur, je m'expliquerai sur cette affaire, et je le regrette vivement.» Ces quelques phrases pourraient peser sur son destin judiciaire. Elles changeront sans doute aussi le destin de ce procès. L'affaire d'Etat revient au premier plan. Les audiences continuent jusqu'en juillet.