Quelles caractéristiques recherchez-vous dans une direction de fonds?

Tout le monde peut changer régulièrement de produits, de processus, sans que cela soit problématique dans une société. Au contraire, c’est souvent le signe d’une capacité à se remettre en question et d’une volonté d’améliorer, sans cesse, ce que l’on fait. Dans le même temps, une entreprise du secteur financier qui parvient à fidéliser ses collaborateurs a de plus grandes chances de pouvoir fidéliser ses clients. Un très faible turnover de personnel permet de créer des liens solides sur le long terme avec ses clients, ce qui renforce la qualité du partenariat.

Le rôle principal d’une direction de fonds est de toujours agir dans l’intérêt des investisseurs (porteurs de parts)

Pour quels avantages, concrètement?

Nous avons tous déjà été confrontés à des changements réguliers parmi les personnes de contact dans nos relations de travail ou à titre privé. Des informations ne sont pas toujours relayées, l’historique peut être perdu, il faut à chaque fois recréer un lien, s’habituer aux méthodes de chacun, réexpliquer chaque détail. Ce sont autant de sources de frustration et de perte de temps. Par conséquent, c’est un réel avantage pour le client de garder pendant des années, voire des décennies, les mêmes interlocuteurs. C’est aussi un gage d’efficacité lors de situations complexes où le temps compte. Le très faible turnover de personnel au sein de Gérifonds est clairement une force de cette direction de fonds. Cela lui permet de créer des liens solides à long terme avec ses clients et renforce la qualité du partenariat.

Qu’avez-vous pu mettre en place d’inhabituel pour votre client en tant qu’auditeur?

Gérifonds est devenu notre client début 2008. Nous étions donc dans notre premier exercice de réviseur avec un nouveau client en phase de découverte lorsque M. Christian Carron nous a formulé une demande particulièrement complexe. Alors que la chute de Lehman Brothers avait considérablement limité l’accès aux liquidités pour les intermédiaires financiers, un fonds de hedge funds du groupe BCV, sous la direction de Gérifonds, devait être rapatrié des BVI/Cayman vers la Suisse.

Pourquoi cette demande était-elle si complexe?

Non seulement les liquidités s’étaient évaporées sur les marchés financiers, mais de nombreuses valorisations étaient inexistantes. Sans valeurs nettes d’inventaire (VNI), il est impossible de savoir précisément la valeur du fonds et de ses sous-jacents, et il est également impossible de tenter de vendre ces derniers sur le marché. Nous étions face à un travail extraordinaire. Le fonds en question subissait des suspensions de remboursement (Gates) de la part de plusieurs sous-jacents qui le composaient. Par conséquent, les rachats étaient suspendus et aucun investisseur ne pouvait plus sortir de ce fonds de fonds. Christian Carron est venu avec les demandes suivantes: premièrement, pouvait-on créer des side pockets? Et, au préalable, comment pouvait-on réussir à valoriser les fonds sous-jacents composant ce fonds de hedge fund? A cette époque, personne en Suisse n’avait expérimenté cela. Même la Finma n’avait pas de mode d’emploi. Nous avons dû créer des solutions qui n’existaient pas.

Comment avez-vous procédé?

Il a d’abord fallu trouver comment établir la meilleure valorisation, la plus juste aussi. Pour ensuite travailler à la création de side pockets. Pour ce faire, nous avons agi de façon très pragmatique et finalement nous avons réussi à donner des valorisations aux titres détenus. C’est à ce moment-là que j’ai saisi ce que Christian Carron me rappelait sans cesse: «Le rôle principal d’une direction de fonds est de toujours agir dans l’intérêt des investisseurs, les porteurs de parts.» Nous avions agi et trouvé les meilleures solutions malgré cette situation exceptionnelle.

Le fonds a-t-il essuyé des pertes?

Finalement, après six mois, nous avons honoré les rachats, puis nous avons liquidé les side pockets et bien entendu le fonds a pu être rapatrié. Nous n’avons rien perdu et le fonds a continué son existence normalement, mais sous juridiction suisse. Voilà un réel succès qui a également permis de mettre en œuvre des clauses existantes dans le prospectus, dans une situation extrême, et qui ont fonctionné. C’est assez rare. Cela a pu se faire grâce à la conjugaison d’un réviseur pragmatique, qui offre son soutien et n’est pas seulement dans les réprimandes, et d’un futur CEO d’une direction de fonds qui a su faire le lien entre l’administration, les aspects juridiques et le gérant, pour le compte des investisseurs. C’est d’ailleurs à cette occasion que la phrase que Christian Carron rappelle sans cesse a pris tout son sens. Le rôle principal d’une direction de fonds est de toujours agir dans l’intérêt des investisseurs (porteurs de parts).

Christian Carron se distingue par son parcours. Ancien gérant de fonds, il a non seulement une compréhension économique et financière, mais aussi la compétence du front office. Il s’est déjà trouvé dans la position du gérant de fonds qui fait face à des clients. Il a déjà dû rendre des comptes auprès de sa direction de fonds, de comités et de conseils d’administration.

Selon vous, comment Gérifonds a-t-elle géré le retrait massif de Swisscanto?

L’année où il est devenu CEO de Gérifonds, Christian Carron a dû assumer la décision de la BCV de se retirer du réseau des banques cantonales. Il a donc perdu un partenaire majeur – Swisscanto (ZKB) – et historique, puisque Swisscanto était client depuis la création de Gérifonds en 1970. Non seulement leurs fonds étaient déposés auprès de la BCV, mais la fonction de direction de fonds était assurée par Gérifonds. Cette relation représentait 50% des actifs sous administration de Gérifonds, ce qui a entraîné une perte de près de 8 milliards en un seul exercice. Peu d’entreprises réussissent à se remettre d’une telle perte, même si l’on fait partie d’un groupe.

Le très faible turnover de personnel au sein de Gérifonds est clairement une force de cette direction de fonds. Cela lui permet de créer des liens solides à long terme avec ses clients et renforce la qualité du partenariat

Quelles décisions ont été prises à ce moment-là?

Christian Carron a abordé ce défi de la manière suivante à l’époque: «Nous subissons une décision qui provoque ces pertes. Nous ne les avons pas provoquées. A nous de nous refaire promptement et de leur prouver de quoi nous sommes capables.»

Posséder, en plus, un grand sens commercial a permis le développement de nouveaux mandats, avec le soutien absolu d’un président du conseil d’administration également expert en gestion d’actifs, Stefan Bichsel, et c’est cette combinaison qui a fait toute la différence.

D’après votre pratique, de quelles singularités le CEO d’une direction de fonds doit-il être doté?

Le fait d’être pointu sur le plan technique permet de véritablement offrir des solutions sur mesure, grâce à la maîtrise de l’ensemble des éléments composant la chaîne de valeur. Ceci est envisageable si le patron connaît également parfaitement le métier de ses clients, ce qui lui confère une confiance immédiate de la part des gérants de fonds qu’il rencontre. Il sait d’où vient le gérant de fonds. Il comprend les stratégies, il sait ce que le gérant souhaite faire et comment il prévoit d’atteindre son objectif. Ainsi, le CEO d’une direction de fonds est en mesure de traduire la situation des clients en langage compréhensible pour son équipe de juristes. Ceux-ci pourront, à leur tour, constituer le bon véhicule financier et s’assurer qu’un contrôle efficace est mis en place. Le patron doit en conséquence intervenir à chaque étape, et, de ce fait, l’offre est cohérente. J’ai constaté qu’au sein de Gérifonds, les juristes font face à quelqu’un qui les comprend, tout en comprenant aussi parfaitement le gérant et ses contraintes. Christian Carron agit comme le chef d’orchestre et réunit toutes ces singularités en plus d’avoir envie que ses clients soient satisfaits, il a envie de travailler avec eux, cela fait toute la différence. En tant que réviseur, c’est là que l’on constate la qualité de son interlocuteur.

Que recherche un gérant d’actifs finalement?

Dans une telle configuration, le gérant d’actif bénéficie d’un grand confort, il est en sécurité. Il ne se sent pas acculé et harcelé mais, au contraire, soutenu tout au long de la vie sociale de son fonds. Avoir une compréhension précise d’un produit et des besoins du gérant sur toute la chaîne de valeur, c’est la recette du succès. La stabilité combinée à l’expertise, le fait d’avoir un service juridique interne avec des profils diversifiés et des responsables de comptes aux connaissances spécifiques en fonction des types de produits financiers ainsi qu’une surveillance des risques forte, unis dans un esprit collégial: voici ce que recherche un gérant. C’est ce que j’ai observé chez Gérifonds.

Voyez-vous une consolidation des directions de fonds en Suisse?

Actuellement, il existe en Suisse environ 45 directions de fonds et seuls une dizaine sont en architecture ouverte, il s’agit donc d’un marché déjà compact pour une masse d’actifs substantielle pour un pays de notre taille. Les coûts sont très élevés et les marges très limitées alors que ce métier exige des compétences particulièrement pointues. Si la pression sur les marges et sur les honoraires continue, une consolidation risque d’être lancée par les acteurs européens de ce métier. Si une direction de fonds fait partie d’un groupe important, ses coûts en systèmes et en infrastructure sont absorbés par le groupe. Cela se traduit par une économie d’échelle que ne pourront pas se permettre de petites maisons indépendantes. Par conséquent, ces acteurs liés à de grands groupes européens pourraient détruire le marché suisse de la direction de fonds à moyen terme. Autre risque: si l’immobilier subit une forte baisse d’activité, de nombreuses directions de fonds risquent d’être moins profitables. En effet, il est fréquent qu’une direction de fonds bénéficie des transactions de ses fonds immobiliers, qui sont bien plus rentables que le seul métier d’administration de fonds.


Jean-Sébastien Lassonde est associé chez PwC, responsable de la branche Asset Management & Wealth Management en Suisse. Il détient les certifications CFA, CPA, ACA et CAIA et a préalablement travaillé à Montréal et à Boston pour PwC.