Pharma

«Nous avons levé 96 millions de dollars sur le Nasdaq»

Ernest Loumaye, un gynécologue entrepreneur, a créé la start-up genevoise ObsEva il y a quatre ans. Les fonds récoltés à la bourse américaine lui permettront de développer des molécules destinées à traiter certaines pathologies féminines, jusque-là délaissées par les grands laboratoires  

Quatre ans après la création d’ObsEva, Ernest Loumaye a conduit, au mois de janvier, sa start-up au Nasdaq, la bourse américaine des valeurs technologiques. De manière presque inaperçue, elle est parvenue à lever près de 100 millions de dollars pour développer des molécules destinées à traiter certaines pathologies gynécologiques ainsi que les accouchements prématurés.

Le Temps a rencontré Ernest Loumaye, son directeur et fondateur. Ce gynécologue obstétricien qui a exercé pendant sept ans en milieu hospitalier, a rejoint l’industrie pharmaceutique en entrant chez Serono en 1992 (repris par Merck) où il a dirigé la recherche clinique dans l’infertilité avant de rejoindre Ipsen. Trois ans plus tard, il a créé la société Preglem, revendue au groupe pharmaceutique hongrois Gedeon Richter pour 445 millions de francs suisses.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi le Nasdaq?

Ernest Loumaye: Ce marché permet de lever des sommes plus importantes que l’Euronext, la bourse parisienne des valeurs technologiques, et les investisseurs y sont beaucoup plus nombreux. Nous avons accès à beaucoup plus de liquidités et avons pu y lever 96 millions de dollars (97 millions de francs) alors qu’à l’Euronext il aurait été difficile de lever plus de 35 millions de francs. Ce sont essentiellement des investisseurs américains spécialisés dans les sciences de la vie mais également plusieurs importants fonds technologiques suisses, dont Medicxi à Genève, qui ont acheté des actions ObsEva. Nos investisseurs historiques ont également participé à l’opération.

– Le cours de l’action est actuellement proche de 13 dollars, soit 2 dollars de moins que lors de votre introduction au Nasdaq. Que s’est-il passé?

– La veille de la mise en bourse, toutes les actions ont été vendues à des fonds. La stratégie a été de placer plus ou moins 20% des titres auprès de hedge funds. Plus spéculatifs, ces derniers ont revendu beaucoup d’actions quelques heures après la cotation. Le cours est descendu transitoirement à 11 dollars avant de se redresser. Ces hedge funds ont d’un côté pénalisé le cours mais ont permis de créer de la liquidité. La valeur d’une société se bâtit progressivement et notre objectif est bien sûr de créer de la valeur à moyen terme pour nos investisseurs.

– La société est désormais cotée aux Etats-Unis. Pensez-vous pouvoir maintenir l’entreprise en Suisse romande?

– Nous n’allons absolument pas déplacer notre société aux Etats-Unis. Il n’y a aucun obstacle à la maintenir à Plan-les-Ouates. Nous n’avons pas de difficultés en matière de recrutement et avons la chance de trouver dans la région beaucoup d’experts en développement pharmaceutique. Environ quatre engagements sont d’ailleurs prévus prochainement pour renforcer notre équipe de trente personnes. Parallèlement, nous allons ouvrir un bureau à Boston au mois de juin où nous recruterons une dizaine de personnes. Nous y avons notamment engagé un directeur financier, Tim Adam, qui a fait toute sa carrière à Boston en tant que directeur financier de trois sociétés cotées au Nasdaq.

– Avant cette mise en bourse qui vous a permis de récolter près de 100 millions de dollars, vous aviez déjà obtenu près de 90 millions de fonds externes en deux tours de financement auprès de sociétés de capital-risque. A quoi seront destinés ces 100 millions de dollars supplémentaires?

– Les fonds nous permettront de poursuivre le développement de nos trois molécules jusqu’en début 2019. Nous allons entrer en phase clinique III avec l’OBE2109, une molécule qui traite les fibromes, issue de la recherche de la société japonaise Kissei. Avec la même molécule qui permet de réduire le taux d’œstrogène en agissant au niveau de l’hypophyse, nous sommes en phase IIb pour une autre pathologie, à savoir l’endométriose, une maladie gynécologique qui se traduit par des douleurs et un risque d’infertilité.

Environ une patiente sur dix souffre d’endométriose alors que 4 millions de femmes connaissent des problèmes de fibrome aux Etats-Unis. Jusqu’à présent, il y avait clairement un désintérêt des grands laboratoires par rapport à la santé féminine. Mais désormais les choses ont changé et les laboratoires ont compris le potentiel énorme de ce type de traitements. Deux sociétés, Abbvie (ex-Abbott) et Myovant développent aussi des traitements pour lutter contre ces maladies. Notre produit pourrait être sur le marché d’ici la fin 2020, voire le début 2021.

– Selon Credit Suisse, en charge de votre introduction au Nasdaq, votre chiffre d’affaires potentiel dans l’endométriose pourrait s’élever à 700 millions de dollars et à 900 millions de dollars dans le fibrome. Qu’en dites-vous?

– Etant donné que nous sommes actuellement cotés, nous n’avons pas l’autorisation de commenter ce genre de chiffre.

– Vos deux autres molécules sont issues de la recherche de Serono, avant son acquisition par Merck. Comment se développent-elles?

– La deuxième molécule est un antagoniste de l’ocytocine qui va entrer en phase clinique III en Europe auprès de 760 patientes. Ce médicament a le potentiel de faciliter l’implantation de l’embryon après une fécondation in vitro, en relaxant et augmentant la vascularisation de l’utérus. Ce traitement devrait permettre d’augmenter le taux de grossesse, d’environ 10% à 15% selon les résultats d’une étude pilote. Notre étude en phase III dont les résultats seront connus à la mi-2018 a pour objectif de confirmer ces résultats. Notre troisième molécule est un antagoniste de la prostaglandine F2a, une molécule que nous développons pour traiter les menaces d’accouchement prématuré. Nous sommes actuellement en phase I.

– Vous dites avoir désormais des fonds pour être autonome jusqu’au début 2019. Et après, comment envisagez-vous l’avenir?

– Nous lèverons des fonds supplémentaires si les résultats des études cliniques sont bons. Dans le courant 2018, il faudra se poser la question de savoir si l’on souhaite commercialiser nous-même nos molécules. Faudra-t-il conclure un accord avec une société pharmaceutique, vendre l’entreprise ou lever des fonds supplémentaires? Actuellement, je n’ai pas d’idée préconçue. Ce que je souhaite, c’est amener des médicaments sur le marché, quel que soit le chemin emprunté.

– Si vous deviez citer un point faible au secteur de la biotech en Suisse, quel serait-il?

– Il manque peut-être d’acteurs dans le capital-risque. Je suis favorable au Fonds suisse pour l’avenir qui vise à créer un fonds permettant aux caisses de pension et investisseurs institutionnels d’investir dans le financement de start-up. Pour une entreprise comme la nôtre, il a fallu s’adresser initialement à des fonds à l’étranger. Est-ce un bien ou un mal? Difficile de se prononcer.

– Vous avez exercé votre métier de gynécologue obstétricien durant plusieurs années. Regrettez-vous parfois votre profession initiale?

– Je ne regrette rien du tout. J’aime les cycles de dix ans et changer d’orientation, tout en restant dans mon domaine d’activité thérapeutique. Je trouve très satisfaisant de développer des médicaments destinés aux patientes que j’ai pu voir dans ma consultation.


Les start-up romandes renouent avec les mises en bourse

Après plusieurs années de vaches maigres, trois start-up romandes sont devenues publiques ces trois derniers mois. Tout a démarré avec la société genevoise GeNeuro qui s’attaque à la sclérose en plaque. En avril 2016, elle a récolté 35,5 millions de francs en entrant en bourse sur l’Euronext à Paris. L’action se situe à 9 euros alors qu’elle atteignait les 12 euros 10 mois plus tôt. Puis la société lausannoise AC Immune est entrée au Nasdaq en septembre 2016. L’entreprise de biotechnologie est parvenue à lever 70,6 millions de dollars pour poursuivre des programmes cliniques dans la maladie d’Alzheimer et s’intéresser à d’autres maladies neurodégénératives. Après un pic à 15,5 dollars, l’action évolue actuellement aux alentours de 12 dollars.

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