Le dollar baisse? «Il faut augmenter la productivité», répond ce chef d'entreprise à Genève. Il n'a pas vraiment le choix. Ses contrats pour la fourniture de pièces mécaniques à Airbus et Boeing sont libellés en dollars et ils courent sur plusieurs années. Impossible de changer les prix. Cette entreprise de 80 personnes doit s'adapter.

D'autant que le billet vert n'en finit pas de chuter. Un dollar valait 1,25 franc suisse au début octobre. Il s'échangeait vendredi proche de 1,13 franc. Un niveau plus atteint depuis novembre 1995. Cela passe par un renchérissement des marchandises exportées depuis la Suisse. Le couteau helvétique, qui se vend par exemple 50 francs, coûte désormais 44 dollars contre 40 dollars il y a peu. Si l'entreprise s'est engagée à livrer à un prix déterminé en dollars, elle doit respecter ses engagements. Faites le calcul à l'échelle de contrats de plusieurs millions et vous imaginez les implications.

«Les pièces qui étaient façonnées en dix heures doivent maintenant être produites en huit», déclare le patron interrogé. La chasse aux temps morts et aux inefficiences est ouverte. «Les machines ne doivent plus s'arrêter.» Gare aux employés qui arrêteraient les leurs pendant leur pause café. «Je ne perds pas encore d'argent, mais mes marges sur certains contrats ont fondu. Or j'ai besoin d'engranger des bénéfices pour renouveler le parc de machines», explique-t-il.

Tirer la sonnette d'alarme

Johann Schneider-Ammann, le président de Swissmem, l'association faîtière de l'industrie des machines, a tiré mercredi la sonnette d'alarme dans l'hebdomadaire HandelsZeitung. «A 1,30 franc pour un dollar, la frontière de la douleur est atteinte», a-t-il averti. Outre l'industrie des machines et de l'électronique (2,75 milliards exportés aux Etats-Unis en 2003 selon l'Administration fédérale des douanes), la chimie (4,84 milliards) et l'horlogerie (3,43 milliards) sont les principaux secteurs concernés. Les Etats-Unis ne sont ni plus, ni moins que le deuxième partenaire commercial de la Suisse. Si les Américains importent moins que les Allemands, ils devancent désormais les Français et les Italiens. Cela n'était pas le cas en 1990. Quand on connaît la faiblesse de la demande intérieure, la perte de compétitivité de l'industrie suisse via le dollar tombe à un mauvais moment. Pourvu que ça ne dure pas, confient les exportateurs.

Une bonne nouvelle pour ABB Sécheron

«Nous ne souffrons pas de la chute du dollar, car la plupart de nos clients se situent dans la zone euro», explique Jürg Loeffel, directeur financier de ABB Sécheron à Meyrin-Satigny (GE). Le fabricant de système de distribution d'énergie pour le marché ferroviaire se féliciterait presque de cette dégringolade. «Il s'agit plutôt d'une bonne nouvelle pour nous. La baisse du billet vert rend les matières premières que nous importons meilleur marché. Comme le cuivre, par exemple», précise-t-il.

Caran d'Ache maintient ses prix

«Tous nos sous-traitants nous ont annoncé une augmentation de leurs prix», prévient Silvio Laurenti, à la tête de Caran d'Ache à Thônex (GE). Si le fabricant d'instruments d'écriture profite de meilleures conditions sur les marchandises achetées (comme le bois et certaines pièces sous-traitées), cette situation ne durera pas. Cette hausse n'empêche pas la société genevoise de maintenir ses objectifs. Le marché américain n'étant pas essentiel pour lui. «On cherche à éviter des augmentations de prix pour 2005 aux Etats-Unis», confie-t-il toutefois. L'importateur américain du groupe n'a pas eu cette chance, il a d'ores et déjà dû adapter ses tarifs.

Comet se couvre contre le dollar

«Jouer avec les monnaies n'est pas notre métier», déclare Markus Portmann, le directeur financier de Comet, fabricant de condensateurs, dosimètres et tubes à rayons X à Flamatt (FR). Les risques de change sont systématiquement couverts. Une précaution bien utile lorsqu'on réalise 40% de son chiffre d'affaires en dollars et que celui-ci plonge. «Cette année, nos ventes à terme de dollars nous ont permis de réduire de moitié les pertes de change», explique Markus Portmann. Mais cela coûte de plus en plus cher. Actuellement, les couvertures sur 2005 reviennent à environ 2% des sommes en jeu. Rapportée au bénéfice, la proportion est beaucoup plus grande. «On ne peut se couvrir au-delà d'une année», ajoute Markus Portmann. Si la baisse se prolonge, Comet finira lui aussi par souffrir.

JDC jongle avec les monnaies

«J'arrive à jongler avec les devises», déclare Jean-Daniel Carrard, le directeur de JDC à Yverdon (VD). Cette PME de 8 personnes vend 98% de ses ané-momètres et stations météorologiques à l'exportation. Pour elle, les mouvements des taux de change sont globalement neutres. JDC applique les mêmes prix de vente partout avec le franc comme référence. Du coup, ses produits sont devenus plus chers aux Etats-Unis. «Nos ventes en souffrent», reconnaît Jean-Daniel Carrard. La baisse du franc par rapport à l'euro compense en partie ce manque à gagner. Et puis JDC achète beaucoup de ses composants à Hongkong, en dollars. Là, ses coûts sont en forte baisse.

Victorinox offre ses produits au rabais

«La chute du dollar nous pose problème», témoigne Urs Wyss, responsable du marketing chez Victorinox à Ibach (SZ). Et pour cause. Sur 360 millions de chiffre d'affaires, le coutelier en réalise près de 40% aux Etats-Unis. Pour contrer la hausse du prix de ses produits, le fabricant offre des rabais ponctuels à ses distributeurs. «A son niveau actuel, le dollar a déjà un impact sur notre activité, reconnaît-il. La question maintenant est de savoir combien de temps il restera aussi bas.»