L’invité

La baisse du pétrole rappelle les risques de l’année 2008

Les producteurs d’énergie aux Etats-Unis ont généré plus de 550 milliards de dollars au cours des quatre dernières années sous forme d’obligations et d’emprunts. Les producteurs de gaz de schiste, avec leurs obligations à haut risque, vont bientôt faire face à un problème de taille

Les invités

La baisse du prix du pétrole rappelle les risques de l’année 2008

Le prix du pétrole, en dessous de 50 dollars le baril, fait des ravages sur les marchés financiers. Devons-nous nous inquiéter? Le prix du pétrole est souvent comparé au «canari dans les mines», fournissant les signaux avant-coureurs sur la santé de l’économie mondiale. La pensée générale est qu’une baisse des prix engendrera des gagnants (les principaux Etats importateurs, les industries reposant sur les énergies comme les compagnies aériennes…) et des perdants (les pays de l’OPEP, les producteurs d’énergies à coût élevé comme les producteurs de schiste et les producteurs de pétrole offshore…). Globalement, nous devrions être témoins d’une augmentation de la croissance économique dans les pays industrialisés, peut-être de près de 0,8% en 2015.

Combien de temps cela va-t-il durer? Une prévision correcte de l’impact du prix du pétrole sur l’économie mondiale dépend de la dynamique des mouvements des prix actuels. Or les modèles qui prédisent le prix du pétrole n’affichent pas de très bons résultats. En mettant l’accent sur l’offre et les limites géologiques, les projections montrent une hausse significative du prix réel du pétrole sur le long terme.

La plupart des prévisions pour 2015 montrent le maintien d’un déséquilibre entre l’offre et la demande. La demande globale reste fragile, ce qui reflète les problèmes macroéconomiques continus en Europe, le ralentissement de la Chine et les doutes quant au Japon. L’effet bénéfique de la baisse du prix de l’énergie ne devrait pas inverser les prévisions de croissance mondiale pour 2015, qui tournent mollement autour des 3, voire 3,5%. Dans le même temps, les prévisions en termes d’offre de pétrole suggèrent que les stocks devraient continuer à grossir au moins jusqu’à la moitié de l’année 2015. Selon l’Administration de l’information sur l’énergie des Etats-Unis, l’offre mondiale de combustibles liquides devrait atteindre 92,8 millions de barils par jour en 2015 contre une demande mondiale de 92,3 millions de barils par jour. En résumé, les prix devraient rester bas un certain temps.

La cause principale de cet excédent est la très grande augmentation du nombre de producteurs de pétrole à l’extérieur des pays de l’OPEP, particulièrement aux Etats-Unis. Au cours des huit dernières années, les Etats-Unis ont réduit leurs importations nettes de pétrole de 8,7 millions de barils par jour. Parallèlement, les pays de l’OPEP ont décidé de ne pas réduire leur production et de la maintenir à 30 millions de barils par jour (40% du total mondial). L’organisation a décidé de se concentrer sur la part de marché plutôt que sur les prix et elle s’attend à ce que la production de gaz de schiste américain soit la variable d’ajustement.

L’impact de ces changements sur les résultats de production mettra du temps à se faire sentir. Les investissements dans le gaz de schiste aux Etats-Unis devraient rapidement baisser. Toutefois, les coûts de production dans les puits opérationnels aux Etats-Unis restent en dessous des prix actuels, si on ne prend pas en compte les coûts irrécupérables. De plus, pour un grand nombre de gros producteurs de pétrole – membres de l’OPEP (Algérie, Iran, Nigeria, Venezuela) ou non (Russie) –, bien que le prix fiscal du pétrole ne doive pas dépasser 100 dollars par baril afin d’équilibrer les comptes fiscaux, les coûts de production sont bien plus bas. Par conséquent, la tentation sera de continuer à pomper du pétrole, en essayant de minimiser l’impact de la baisse du prix sur les recettes. Dans le même temps, la situation macroéconomique de ces pays continuera à se détériorer.

Les conséquences du choc pétrolier actuel sur la macroéconomie sont difficiles à prévoir. La situation actuelle rappelle les années 90. Alors que les dévaluations de la monnaie dans les économies affectées peuvent générer des problèmes de viabilité de la dette, le problème réside aujourd’hui principalement au niveau privé plutôt qu’étatique. La dynamique actuelle est donc inhabituelle.

Traditionnellement, les chocs géopolitiques sont suivis par des perturbations de l’offre. Cette conséquence est inversée grâce aux innovations technologiques et à une stratégie d’adaptation du cartel. En définitive, si le prix du pétrole reste bas pendant un certain temps, cela pourrait engendrer une agitation sociale dans les pays producteurs de pétrole, générant à leur tour des problèmes géopolitiques.

Pour rendre les choses encore plus complexes, les producteurs d’énergie aux Etats-Unis ont généré plus de 550 milliards de dollars au cours des quatre dernières années sous forme d’obligations et d’emprunts. Les producteurs de gaz de schiste, avec leurs obligations à haut risque, vont bientôt faire face à un problème de taille pour tenir leur comptabilité, tout particulièrement si les taux d’intérêt augmentent à nouveau. L’éclatement de la bulle pétrolière pourrait avoir des répercussions financières importantes, rappelant l’année 2008.

* Professeur à l’IMD

Les producteurs de gaz de schiste, avec leurs obligations à haut risque, vont faire face à un problème de taille

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