Prévoyance

«La baisse des prestations ne rapporte à personne»

Aldo Ferrari, vice-président d’Unia, refuse le discours «catastrophiste» à l’égard du deuxième pilier, et du premier également d’ailleurs. Il s’oppose à l’idée d’une garantie du système à 100%, à la dépolitisation du taux minimum ainsi qu’à un relèvement de l’âge de la retraite

Les rendements des marchés financiers sont en baisse. Le taux technique recule. Le taux de conversion idem. Aldo Ferrari, vice-président d’Unia, membre du conseil de fondation de diverses caisses de pension et membre de la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle (CHS PP), est une figure marquante du monde de la prévoyance. C’est aussi une personnalité réputée pour son ton libre et pour la qualité de son argumentation. Il répond au Temps.

- Le Temps: Le rendement des placements est nul. Les caisses enregistrent des pertes actuarielles parce que le rendement est inférieur au taux technique. Faut-il adapter les paramètres ou réduire les prestations?

- Aldo Ferrari: La réponse ne peut pas être absolue et générale. La tendance est effectivement à la baisse du taux technique, en réaction aux règles que se sont imposées les experts des caisses de pension. Elles définissent le taux technique à partir de l’espérance de rendement en fonction d’une règle mathématique aux effets de seuil extrêmement désagréables. Cette approche est problématique parce qu’une caisse de pension ayant 60% de capitaux de rentiers se distingue totalement d’une autre qui en a 20%. Nous sommes dans une logique très technocratique et parfois bureaucratique qui exige que la prévoyance professionnelle apporte une garantie à 100%. Cette approche est d’ailleurs celle des compagnies d’assurances. Pourtant, la prévoyance n’a jamais été conçue en vue de cet objectif. En réalité, tout le monde évoque le long terme, mais la plupart agissent dans une optique à court terme.

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L’inflation est un autre aspect majeur trop souvent ignoré par les experts. Nous n’avons jamais aussi bien rémunéré l’avoir des actifs que ces dernières années.

- Calculez-vous en termes réels?

- Oui. La règle d’or du deuxième pilier, c’est la préservation du capital, la compensation des hausses de salaires et une garantie de rente. L’objectif est de verser une rente. La question est de savoir quel sera son niveau à l’âge de la retraite. Le législateur a garanti une rente X à travers le taux de conversion, mais il n’a pas garanti la valeur de cette rente à terme.

- Ne prévoit-il pas un niveau de vie équivalant à 60% du précédent salaire?

- Oui. Nous avons droit à une rente à un taux de 6,8% aujourd’hui. Par contre, nous ne garantissons pas l’inflation future, donc le niveau des rentes.

- Quel bilan dressez-vous de la gestion du capital vieillesse?

- L’objectif est de garantir sa valeur, respectivement d’y intégrer la hausse des salaires. Ces dix dernières années, les actifs ont vu leur capital se revaloriser de 20%, sur la base du taux minimum LPP. Pendant la même période, avec une inflation certes modeste (10%), les rentiers n’ont pas vu leur retraite augmenter de 10%. Par contre, ils ont eu une garantie du maintien du taux de conversion. C’est toujours le principe de la proportionnalité. On est en train de sortir de cette logique pour dire qu’à la fin, l’important c’est le court terme. Tout le monde dit que le rendement des placements a été faible. Mais il faut regarder le long terme.

- Le capital augmente, mais la rente diminue. Dans ce cas, que faire?

- Les caisses de pension ont beaucoup appris ces quinze dernières années si leur gestion était effectuée dans une perspective à long terme et de manière responsable. Ces cinq dernières années, les caisses de pension qui ont suivi la stratégie LPP 25 ont obtenu une performance de 4,5% par an. Il ne faut pas s’appesantir sur les mauvaises années. Depuis 1985, la performance annuelle s’est élevée à 5,66%. Qu’a-t-on fait avec cet argent? Après distribution du taux minimum, il est resté une marge de 2% par an.

- Qu’a-t-on fait de cet argent?

- Pendant les années de folie, les caisses ont trop souvent distribué cet argent et laissé de côté la vision à long terme. Si l’objectif consiste à maintenir le capital et à verser une rente, il faut faire des provisions lors des années fastes et le restituer lors des années de disette.

La baisse du taux minimum voulue par le Conseil fédéral a une logique. Nous, les syndicats, estimons aussi que ce n’est pas l’idéal, parce que certaines institutions en ont profité pour baisser le taux de conversion et les rémunérations. Ce n’est pas correct. Si on garantit une prestation, on peut conserver une marge sur la partie de rémunération. Sinon, les assurés demanderont à juste titre qu’on leur verse les rendements effectifs.

Le deuxième pilier se trouve dans une situation compliquée parce qu’on n’a pas agi avec précaution. Quand l’inflation est négative, il est inutile de rémunérer le capital au-delà du raisonnable.

- Comment le rémunérer?

Je préside une grande institution. On ne peut pas rémunérer le capital à 0% si l’inflation est de 0. Il faut raison garder. Nous sommes dans un marché concurrentiel et une rémunération correcte des assurés est possible sans refaire les erreurs du passé. Le taux de couverture des caisses de pension demeure très bon même s’il a légèrement baissé, tout comme le taux technique d’ailleurs. Nous avons donc provisionné. Le taux de couverture atteint 110% à fin 2015 dans les caisses privées, selon une étude Swisscanto. Cela prouve que le système fonctionne bien. Il faut poursuivre sur cette voie. La baisse des prestations du plus grand nombre ne rapporte à personne. Je rappelle le rôle de consommateur des retraités.

A long terme, est-ce qu’il faut abaisser l’espérance de rendement à 2-3%?

- L’espérance de rendement a diminué, mais qui peut vraiment évaluer correctement l’espérance de rendement? En 1985, personne ne le savait non plus. L’indice LPP 25 a été très volatil lors des premières années, quand l’inflation était élevée. Ce sont les retraités qui en ont fait les frais. Quand l’inflation remontera, ils paieront à nouveau parce qu’ils n’ont pas de garantie d’indexation de la rente. Si on réduit la valeur de la rente en refusant l’indexation, on aura un problème.

La baisse de rendement doit nous amener à moins distribuer. La stratégie des caisses doit par ailleurs être adaptée. Une caisse de pension ne doit pas avoir 40% d’obligations de la Confédération avec un rendement nul. Les caisses revoient leur stratégie. La BNS pénalise les caisses de pension avec des taux négatifs – un autre scandale – pour les forcer à investir. La plupart des caisses de pension ne raisonnent pas de cette manière. Elles constatent que le marché obligataire ne rapporte plus rien et s’orientent vers d’autres placements en acceptant davantage de volatilité et de risque. La caisse de pension doit dans un premier temps avoir une vision à long terme, et dans un deuxième temps adapter sa stratégie de placement.

- Le système n’est-il pas trop léthargique et les modifications de portefeuille trop modestes?

- Le changement devrait probablement être plus rapide. Mais il se produit.
On développe un discours catastrophiste à l’égard du deuxième pilier depuis notre victoire lors du vote sur le taux de conversion et, aujourd’hui, parce que les rendements baissent. Or l’inflation baisse aussi.

Soit les Suisses gardent confiance dans le deuxième pilier, ce qui est généralement le cas, soit cette confiance disparaît et il faut repenser l’ensemble de la sécurité sociale et se rapprocher du premier pilier. La classe moyenne se pose autant la question que les syndicats et les bas revenus. En particulier quand vous voyez des mesures d’assainissement dans le cadre desquelles le collaborateur est invité à payer davantage pour avoir une prestation plus basse.

- Etes-vous encore convaincus des mérites du 2e pilier?

- Nous restons convaincus que les deux piliers ont leur raison d’être. Il faut être plus raisonnable et accepter davantage de volatilité et de risque. C’est le prix à payer. C’est pourquoi, comme syndicat, nous avons toujours dit que les deux piliers étaient complémentaires.

- Vous dites que le système est devenu trop technocratique. Est-ce que vous pensez par exemple au taux technique, qui se base sur l’avis de la Chambre des actuaires? Aimeriez-vous qu’il soit confié à une autorité de surveillance?

- Les experts se sont dotés d’une directive (DTA4) qui fixe le taux technique comme un taux de référence. Des discussions existent au sein de la Commission de haute surveillance, dont je suis membre. La directive technique a le tort de créer une règle générale pour toutes les caisses. Pour nous, un abaissement du taux technique à 2,25% ou 2% est une absurdité du point de vue actuariel et de la vision à long terme de la prévoyance.

- Pourquoi?

- Si l’espérance de rendement tombe à 2% et si des caisses de pension présentent des frais de gestion du patrimoine de 1% parce qu’elles investissent dans des produits chers et opaques, il ne reste que 1% de rendement. Il n’y a alors plus aucun intérêt à maintenir le deuxième pilier.

- Le nombre de caisses baisse de 10% par an. Est-ce que la tendance va se poursuivre?

- Nous sommes confrontés à des réalités économiques, démographiques et structurelles. Les regroupements des caisses de pension vont se poursuivre. Personne ne veut de caisse unique du deuxième pilier, contrairement à ce que certains nous laissent croire.

- L’augmentation de l’âge de la retraite ne serait-elle pas la réponse aux problèmes de financement?

- Il est faux de vouloir augmenter l’âge de la retraite. Les hommes partent en moyenne à 64 ans. Si la barre passe à 67 ans, comment financer les trois années restantes? La flexibilité du système serait une bonne solution. Si une personne souhaite travailler jusqu’à 67 ans, pourquoi pas? Mais si quelqu’un se retrouve – et c’est la majorité des cas – à 64 ans sans emploi ni revenu, il en résulte nécessairement un transfert de charges. Si les partis de droite le financent par l’impôt et les prestations complètes, dont acte. Je ne pense pas que ce soit un projet de société. Je rappellerai que de vivre en bonne santé plus âgé est un progrès. Il a un coût. Mais il faut mesurer le transfert de charges et ne pas sous-estimer les conséquences sur l’emploi de la digitalisation du monde du travail qui nous attend.

- Le taux minimum doit-il rester aux mains du Conseil fédéral ou faut-il le confier au marché?

- Il est fixé selon un principe qui a fait la richesse du pays, c’est-à-dire par le Conseil fédéral après consultation des partenaires sociaux et d’une commission fédérale LPP dans laquelle sont représentés les différents acteurs de la prévoyance professionnelle. Nous avions discuté d’une formule, mais sans trouver d’accord. Cette commission et le Conseil fédéral ont accompagné la baisse de l’inflation par la baisse du taux minimum. Dans la logique du système, on a préservé le capital et maintenu la prestation de 6,8%. Aujourd’hui, les technocrates nous disent que cela ne sera plus possible demain. Ce n’est pas notre avis.

Le projet de Prévoyance 2020 prévoit ce cas de figure. Nous disons alors qu’il faut demander aux citoyens s’ils sont prêts à payer davantage pour augmenter l’AVS de 10%, comme le prévoit notre initiative, s’ils préfèrent payer davantage dans le deuxième pilier pour avoir la même rente, voire une baisse de rente. Ce débat démocratique explique pourquoi le système fonctionne. Nous sommes attachés au système des deux piliers.

Le moment est venu d’augmenter la part du premier pilier en le renforçant, mais sans remettre en cause l’ensemble.

- Le premier pilier n’est-il pas déjà plus fragile que le deuxième?

- Nous avons le même discours pour les deux. Nous sommes confrontés au problème du baby-boom. L’immigration a contribué à la solution, n’en déplaise à ceux qui veulent fermer les frontières.


Profil

1962 Naissance le 28 mai à Yverdon-les-Bains.

1982 CFC de mécanicien-électricien.

1982 Mécanicien d’entretien auprès de Vuille SA.

1983-96 Emplois chez Ilford, Transports publics lausannois, emplois temporaires et TPG.

1996 Responsable régional (Vaud) au SIB et à Unia.

2011 Membre du comité directeur d’Unia à Berne.

2015 Vice-président d’Unia.


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