Le Temps: Pourquoi vous distanciez-vous de l'objectivité de la recherche pour présenter des recommandations?

Christoph Koellreuter: Nous partons toujours de données quantitatives et offrons les bases nécessaires à un débat. Nous nous différencions d'autres instituts en offrant une approche quantitative des facteurs de la croissance. Lorsqu'un consensus scientifique se dégage, nos recommandations doivent être limpides. Pour reprendre une formule anglo-saxonne, «ce qui est mesuré doit être mis en pratique».

Sur les rapports entre la Suisse et l'Union européenne, vos travaux semblent avoir conduit à des résultats différents. Qu'en est-il exactement?

Nous avons réalisé deux études très différentes: en 1992, la question portait sur l'Espace économique européen. Nous avons montré l'effet positif à moyen et long terme d'une ouverture de la Suisse sur l'Europe et de l'Union européenne (UE) sur la Suisse, couplée à une pression concurrentielle sur le marché intérieur. En 1998, il s'agit d'analyser les conséquences purement économiques d'une adhésion à l'UE. Une intégration à la zone euro se traduirait par une période d'ajustement difficile. A moyen et long terme, les gains d'efficience issus de l'ouverture seraient inférieurs aux pertes dues au différentiel d'intérêts et aux transferts financiers vers l'UE. Mais les membres de l'UE ont aussi une marge de manœuvre réelle. Sur le plan politique, le processus d'adhésion pourrait provoquer un choc favorable aux réformes.

Est-ce que nous n'allons pas vers un conflit entre une Suisse de l'innovation, qui doit s'ouvrir, et une Suisse de la finance, qui cherche à se protéger?

A long terme, le secteur financier sera forcé de s'ouvrir. Les Etats-Unis et l'UE veulent une transparence accrue. Le secret bancaire sera protégé au moins dix ans avec les Bilatérales, mais, au-delà, son avenir est très incertain. Le secteur financier doit également suivre la voie de l'innovation, devenir plus efficient et plus performant.

Quel est l'impact général de vos travaux sur les autorités politiques et sur l'opinion?

L'urgence des réformes n'est pas encore sensible. En Suisse, le PIB par habitant est supérieur aux pays voisins. Mais l'écart diminue. L'Autriche et d'autres pays s'apprêtent à nous dépasser. Toutefois, la Suisse reste attractive en comparaison avec l'Allemagne, sur le plan de la fiscalité et du marché du travail. Il n'est pas aisé d'expliquer que la Suisse a un problème de croissance et de productivité. Pour cette raison, le BAK doit poursuivre ses travaux quantitatifs et montrer ce qui nous attend si nous n'inversons pas les tendances.

Vos travaux montrent que la Suisse, notamment le bassin lémanique, doit miser sur l'innovation. Quelles sont les priorités à établir?

L'innovation a besoin d'une part de ressources, c'est-à-dire d'universités et de hautes écoles de niveau mondial, d'autre part d'une organisation efficiente du processus de transfert du savoir vers les marchés commerciaux. Sur le deuxième point, nous avons encore des déficits parce que, dans les universités, les incitations pour les étudiants, les professeurs et les chercheurs sont insuffisantes et mal ciblées. Les étudiants devraient contribuer davantage au financement de leurs études, pour qu'ils les prennent davantage au sérieux. L'autre grande priorité pour encourager l'innovation, c'est la libéralisation des marchés intérieurs.

Si les parents paient 5000 francs de plus, l'étudiant sera-t-il vraiment incité à travailler davantage?

Oui. Les parents et les étudiants seront plus conscients de l'importance des études. Beaucoup d'étudiants seront poussés à financer eux-mêmes leurs études. Bien sûr, dans certains cas, il faut prévoir un système complémentaire autorisant des bourses et des crédits.
N'oubliez pas que, dans le sens inverse, des universités étrangères créent des bourses au mérite et financent les étudiants les plus brillants. Par ailleurs, toutes les universités de pointe rémunèrent les professeurs en fonction de leurs recherches.

Comment intégrer la Suisse romande dans une Suisse du savoir?

Si l'on pense à la création de pôles d'excellence pour les secteurs clés, nous pourrions imaginer l'établissement de l'un d'entre eux dans le bassin lémanique. Il faut encourager la concurrence pour définir les meilleures universités, lesquelles seront celles qui s'ouvriront au monde.

Que pensez-vous du niveau de la recherche dans les universités suisses?

Si l'on consulte l'indice de l'Université de Shanghai sur les 500 meilleures universités dans le monde, par habitant, la Suisse arrive au premier rang dans les sciences naturelles, mais seulement huitième en économie et en sciences sociales. La différence de qualité est très décevante. Dans les doctorants en finance, on trouve 80% d'étrangers et trop peu de Suisses.

L'assainissement des finances publiques ne devrait-il pas être prioritaire avec Genève et Vaud?

Certes l'Etat doit réduire ses déficits, mais j'ai parfois l'impression qu'on ne parle que de cela. La déréglementation, l'ouverture et la flexibilité des marchés, la réforme des universités devraient passer au premier plan, devant les finances publiques.

Quelle devrait être la place de la concurrence fiscale dans la politique d'une région?

La concurrence fiscale est, à mon avis, un instrument valable surtout pour les cantons pauvres. Le processus de concentration vers les métropoles va toutefois se poursuivre et, en Suisse, rendre Genève et Zurich plus attractives. Les individus sont prêts à y tenter leur chance, quitte à payer davantage d'impôts pour y avoir un accès. Genève, Zurich et Bâle-Ville offrent une fiscalité plus lourde que les cantons périphériques. Mais c'est aussi le cas, à l'étranger, avec Boston, New York ou Munich.

Dans ce cas, une baisse d'impôt ne soutient-elle pas la croissance?

Nous avons l'impression que l'imposition de la main-d'œuvre hautement qualifiée est cruciale dans les politiques d'implantation. Elle semble plus importante que la fiscalité des entreprises.