ESPAGNE

Les Baléares veulent protéger leur écosystème avec un impôt touristique

Après quatre décennies de développement touristique incontrôlé, un impôt environnemental du gouvernement des Baléares provoque la fureur des hôteliers locaux.

Aux îles Baléares, le sujet est passionnel. Depuis qu'au printemps 2000, le gouvernement régional a parlé de lever un «impôt touristique», les esprits se sont fortement échauffés sur le bien-fondé d'une telle mesure. Pour simplifier, le bras de fer oppose deux camps: d'un côté, un exécutif régional dit «progressiste» réunissant socialistes, régionalistes et communistes, arrivé au pouvoir au printemps 1999; de l'autre, la très puissante association des hôteliers, traditionnellement associée au Parti Populaire (PP, droite), aux manettes pendant deux décennies. Dès le début, les choses ont tourné au vinaigre entre les deux parties. Le socialiste Francesc Antich, président régional, a très vite fait de ce projet d'«impôt touristique» l'emblème de sa politique, afin, dit-il, de «protéger l'environnement contre l'invasion touristique».

Les dés ont enfin été jetés. L'autre jour, le Parlement baléare a donc voté une loi très provocatrice, au grand dam des hôteliers de l'archipel espagnol. En vertu de ce texte, chaque touriste devra acquitter la somme moyenne de 166 pesetas (un euro) par nuitée. Le tarif est dégressif, en fonction du type de logement: 2 euros pour un hôtel de luxe, 1 euro pour un «3 étoiles», un hôtel rural ou un logement touristique, 0,75 euro pour un camping, 0,5 euro pour un «deux étoiles», etc. Cette «ecotasa» – le terme en espagnol – ne s'applique pas aux enfants de moins de 12 ans, aux retraités et aux handicapés. Il devrait prendre effet à partir de début 2002 et permettre la levée de 10 milliards de pesetas annuelle, soit 100 millions de francs, une somme censée être réinvestie à des fins écologiques (ramassage des ordures, protection des zones dites «protégées», promotion d'énergies non renouvelables…).

Comme on pouvait s'y attendre, le vote n'a pas manqué de provoquer la colère de l'opposition politique (PP, droite) et des hôteliers. Aux yeux de Pere Canellas, président de la Fédération hôtelière de Majorque, cet impôt est «pathétique», «une insulte faite aux hôteliers». L'exécutif de José Maria Aznar, à Madrid, (PP) a déjà annoncé qu'il allait porter cette loi à la justice pour «inconstitutionnalité». L'argumentaire de ces farouches opposants à la «ecotasa» repose sur trois critiques: primo, cet impôt serait «injuste», puisqu'il ne pèserait que sur les hôteliers et ne toucherait pas, affirme la fédération, 40% des touristes qui se logeraient dans des habitations non déclarées; segundo, la «ecotasa» s'ajoute à la TVA, et constitue donc une «double imposition»; enfin, il risque de décourager les tour-opérateurs et favoriser d'autres destinations méditerranéennes moins onéreuses (Turquie, Maghreb, Grèce…). A cet égard, la fédération hôtelière a commandé en septembre 2000 une étude au célèbre consultant Ernst & Young. Il en ressortirait que, du fait d'un fléchissement de 5% de la demande touristique, le nouvel impôt signifierait une perte sèche d'un milliard de francs pour la région des Baléares.

Dans un archipel qui reçoit 10 millions de touristes chaque année, et dont 85% du PIB dépend de cette industrie, rien d'étonnant à ce que toute modification des règles du jeu suscite crispations et inquiétudes. Cette affaire est histoire de gros sous et, sur le fond, certains craignent que l'image des Baléares puisse s'en ressentir. Or, le parti pris du gouvernement de Francesc Antich est exactement inverse: si on n'investit pas dès aujourd'hui pour améliorer les infrastructures touristiques, pour préserver l'écosystème et la beauté des sites, le modèle touristique des Baléares va «dégénérer vers une consommation de masse, au prix de la destruction progressive de l'environnement».

Patrimoine unique

Pour Margarita Najera, mairesse de Calvia (île de Majorque), et membre de la coalition au pouvoir, ce sursaut était indispensable pour éviter des lendemains qui déchantent: «Après 40 ans de croissance intensive, on risquait la saturation de l'intérieur, la détérioration forestière, la modification irrécupérable des côtes. C'est notre atout que l'on peut perdre. Cet impôt vise précisément à protéger un patrimoine unique… et si fragile.»

Vu par les initiateurs du projet, cet impôt ne représenterait que 1% de la dépense moyenne des touristes et ne remettrait donc pas en cause leur désir de séjourner dans l'archipel. Un militant écologiste de Palma de Majorque: «Ce qui gêne surtout les hôteliers, c'est l'impact symbolique de l'impôt. Moi, je trouve leur opposition à courte vue. Ils ne pensent qu'au bénéfice facile, alors que beaucoup sont déjà multimillionnaires. Vous savez quelle est leur unique contribution altruiste? Avoir financé un nouveau bateau pour le roi Juan Carlos!»

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