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Purge

Bâle-Volga, la filière de l’ammoniaque

Moscou dénonce une fraude de 550 millions de dollars liée aux exportations du chimiste TogliattiAzot. La société de négoce bâloise Ameropa est visée par plusieurs plaintes. L’affaire éclate alors que Berne prépare un rapport sur les matières premières

28 août 2009. Un cargo-citerne amarré aux docks de Youjne, à une trentaine de kilomètres d’Odessa, peut prendre la diagonale de la mer Noire. Il doit livrer 11 500 tonnes d’ammoniaque russe. A Yildiz Entegre, conglomérat industriel turc spécialisé dans les cloisons et le parquet en fibres de bois encollées. Le feu vert a été envoyé de Bâle. Par Nitrochem, une filiale d’Ameropa, une société de négoce de grains et d’engrais. Tarif? 282 dollars la tonne. A peu près ce que demande la concurrence. Une différence cependant. La maison de commerce bâloise – aux mains des Zivy, dynastie de marchands remontant au XVIIIe siècle – a obtenu cette ammoniaque pour 171 dollars la tonne. Auprès d’un combinat chimique des bords de la Volga, TogliattiAzot. Belle vente: 1,3 million de dollars de marges sur une cargaison valant 3,2 millions.

Des exportations de ce type, il y en a eu des dizaines, révèlent des documents de justice obtenus par Le Temps. Elles valent à Togliatti­Azot – et à son partenaire suisse – de se trouver dans le collimateur du Comité d’enquête de la Fédération de Russie. Le 24 décembre, ce dernier a annoncé une «enquête criminelle sur une fraude dépassant 550 millions de dollars» entre «2008 et 2011». Les documents saisis lors de perquisitions sur le site chimique de la ville de Togliatti – la dernière a eu lieu il y a quinze jours – auraient mis au jour un «montage» via lequel TogliattiAzot «exporte ses produits à bas prix en fournissant la société suisse Nitrochem, qui les revend ensuite au prix du marché». L’aide de la justice helvétique a été demandée, selon une source au fait de l’enquête. L’Office fédéral de la justice réplique n’avoir rien reçu de tel. L’affaire éclate au moment où Berne prépare un rapport sur le secteur des matières premières et ses risques pour la réputation de la Suisse. De son côté, le groupe bâlois rejette «toutes ces accusations». Un porte-parole y voit «une machination pour prendre le contrôle des exportations d’ammoniaque». Pour briser les liens établis il y a plus de vingt ans par les négociants suisses avec le patron du site chimique.

Déposée le 6 décembre, une plainte pénale visant TogliattiAzot détaille pourtant ce qui est présenté comme le détournement systématique des ventes du deuxième producteur russe d’ammoniaque. Selon la plainte, le fisc russe aurait en outre «confirmé» que 112 millions d’impôts lui ont échappé.

Cette guerre judiciaire est orchestrée par un concurrent, Uralchem, contrôlé par un milliardaire discret: Dmitri Mazepin. Ce dernier contrôle 9,7% de TogliattiAzot, rachetés il y a quatre ans à l’oligarque Viktor Vekselberg. Et dit lutter pour ses «droits de minoritaire». Ses accusations vont très loin: Andrew Zivy – l’héritier de la lignée à la tête d’Ameropa – et ses coactionnaires, auraient pris le contrôle de 71% d’un site sur lequel travaillent plus de 4000 personnes. Sans bruit. Via des sociétés «off­shore». Alors que le groupe est censé être contrôlé par Vladimir Makhlaï, ancien «directeur rouge» qui s’était emparé, dès le début des années 90, du fleuron de la chimie soviétique dont il avait la responsabilité. Exilé à Londres, le vieux magnat détiendrait aujourd’hui moins du quart du capital avec ses deux fils. «Il n’y a jamais eu de contrôle secret d’Ameropa ou de ses propriétaires; le groupe détient une participation de 12,7% dans TogliattiAzot», rétorque un proche du groupe bâlois.

14 janvier 2013. Nouvelle plainte pénale. Toujours d’Uralchem. Cette fois, c’est la vente d’une installation clé du site qui est dénoncée: l’unité de méthanol, bradée à 4 millions de dollars. Soit le centième de sa valeur. L’acheteur? Tomet, société qui ne serait qu’un prête-nom cachant, une fois encore, le négociant bâlois.

Détournement de fonds, fraude fiscale. Des peines de 10 ans de prison flottent dans l’air. «Quelle qu’en soit l’issue, toute pression juridique – et médiatique – est dommageable, en raison des ressources mobilisées pour y répondre», s’nsurge le groupe bâlois. Qui s’estime aspiré dans une lutte de clans. «Etant donné qu’Uralchem a obtenu sa participation dans TogliattiAzot auprès du précédent prédateur du site, ceci n’est qu’un chapitre d’une histoire en cours», souffle son porte-parole. Du côté d’Uralchem, on réfute pourtant «toute velléité de prendre le contrôle de TogliattiAzot».

Le groupe russe indique de son côté «que le lancement d’une enquête pénale par le Comité d’enquête de la Fédération de Russie est injustifié». En septembre, son directeur général – Sergueï Makhlaï, l’un des fils de l’ancien maître des lieux, l’autre demeurant au Tessin – démentait publiquement «préparer la vente de Togliatti­Azot à un groupe étranger». Et évoquait des «mensonges articulés par nos opposants» afin «d’intimider les citoyens de Togliatti». Il rappelle alors que son groupe reste «l’un des plus importants contribuables de la région». Sa position est devenue plus inconfortable lorsqu’il a dû démentir qu’il «finançait l’opposition en Russie». Une dénonciation rappelant la chute, il y a dix ans, d’un autre oligarque: Mikhaïl Khodorkovski. De quoi motiver de nouvelles preuves d’allégeance de TogliattiAzot. En octobre, les ouvriers du combinat ont manifesté contre le groupe contestataire Pussy Riot. Et donc en faveur du Kremlin. Et de leur patron.

Une plainte détaille le détournement des exportations du numéro deux mondial de l’ammoniaque

L’aide de la Suisse a été demandée, selon un proche de l’enquête. Berne répond pourtant n’avoir rien reçu

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