Pour les économistes, la Banque centrale européenne (BCE) avait le choix entre la lutte contre l'inflation et le soutien de la croissance. Selon ces critères absolus, la BCE a privilégié le premier objectif. Jeudi, elle a maintenu les taux directeurs à leur niveau d'octobre 2000 à 4,75%. Cette décision n'a pas vraiment constitué une surprise, les analystes attendant plutôt un relâchement monétaire lors de la prochaine réunion du conseil des gouverneurs à la mi-avril. Il n'en demeure pas moins qu'ils sont largement déçus. Tout comme les marchés des changes et boursiers qui manifestaient ces derniers jours une impatience croissante. Car la banque centrale a amorcé un virage la semaine dernière en reconnaissant, par la voix de certains de ses dirigeants, que l'inflation ne constituait plus un danger dans une Europe davantage menacée par un affaiblissement de son activité. Jeudi l'euro s'est replié à 0,8822 dollar juste après l'annonce, soit son plus bas niveau depuis le 13 décembre.

Des voix s'élèvent toujours davantage depuis quelques semaines pour obtenir de l'institut d'émission qu'il relâche la pression sur le front des taux. La BCE est en effet la dernière grande banque centrale mondiale qui s'accroche au statu quo dans un contexte mondial des plus incertains. La Réserve fédérale américaine, pour écarter l'avènement d'une récession que personne ne peut encore exclure, a rapidement agi, en baissant trois fois durant les trois premiers mois de l'année les taux d'intérêt. De son côté, la Banque du Japon, qui avait eu l'imprudence d'abandonner sa politique de taux zéro en été dernier, s'est vue contrainte d'y revenir ce mois pour tenter d'éviter le naufrage du pays.

Au beau milieu du globe, la Banque centrale européenne, elle, ne fait rien, ce qui agace au plus haut point un grand nombre d'économistes qui craignent un violent retour de boomerang des Etats-Unis, voire du Japon. «La BCE joue avec le feu, estime ainsi Fernando Martins da Silva, stratège à la Banque Cantonale Vaudoise. La croissance européenne devrait passer de 3,5% en 2000 à 2-2,5% cette année. Mais si la BCE ne réagit pas, le mouvement peut être plus fort. On sait, en regardant ce qui se passe aux Etats-Unis, que le retournement peut se dérouler très rapidement.» De fait, l'Europe ne résiste pour l'instant pas trop mal. Mais déjà des signes inquiétants apparaissent, souligne notre interlocuteur, qu'il s'agisse de l'affaissement de la confiance des entreprises, des ménages ou de la production industrielle. Un début de déprime qui touche particulièrement l'Allemagne, la première économie de la zone euro.

Hélas pour la BCE, toutes les statistiques ne vont pas dans le même sens. Ainsi l'inflation, dont la maîtrise constitue la principale mission de l'institut d'émission, demeure largement au-dessus du plafond de 2% fixé par la BCE. Après avoir baissé en janvier, elle s'est à nouveau appréciée en février à 2,6%. L'inflation de base, qui exclut le poste très sensible de l'énergie, reste à un niveau tout à fait tolérable mais elle suit une pente haussière. Pire, la croissance de la masse monétaire M3, un des indicateurs piliers de Francfort pour évaluer les risques inflationnistes, est restée stable en février (à 4,7%, soit 0,2 point en dessus du seuil de tolérance de la BCE). Pour Charles Wiplosz, professeur à l'Institut universitaire des hautes études internationales, la BCE paie le prix de son choix de maintenir la croissance des prix entre 0 et 2%, un objectif qu'il juge hors de sa portée.

Mais, de l'avis de nombreux spécialistes, dont le stratège de la BCV, ces chiffres ne recèlent rien de vraiment inquiétant. «Par effet de base, le taux d'inflation va baisser d'ici l'été. Quant au taux de base, il subit les effets retardés de la baisse de l'euro et du chômage l'an dernier.» La porte semble donc bien ouverte pour une baisse des taux très prochainement.