Selon une lettre du procureur général, Iouri Skouratov, récemment adressée au parlement russe, la banque centrale aurait déposé, entre 1990 et 1997, une partie des réserves en monnaies étrangères du pays, dans une société nommée Fimaco et enregistrée dans les îles Anglo-Normandes. Grâce à ce stratagème, de nombreux fonds publics auraient transité vers les comptes personnels de certains employés haut placés de la banque et de leurs amis. Ces charges ont été reprises en fin de semaine par l'ancien ministre des Finances Boris Fyodorov, un économiste libéral respecté des milieux financiers occidentaux.

Ces accusations fragilisent la Banque centrale russe, une institution jusqu'alors considérée comme garante de la politique monétariste de la Russie. Elles s'inscrivent aussi dans le cadre des batailles sanglantes qui se déroulent en Russie en ce moment alors que personnalités et partis ferraillent ouvertement pour occuper le vide politique laissé par un président malade et absent.

Une banque centrale affaiblie servirait notamment la cause du Parti communiste qui désire ramener cette institution sous le contrôle du parlement national. Une motion dans ce sens semble aujourd'hui gagnée suite à la crise économique de l'été dernier lors de laquelle la banque centrale a perdu le contrôle de la monnaie et laisse cette dernière s'effondrer. «Ce scandale n'est pas aussi explosif qu'il semble et toute l'affaire est montée en épingle. Le but est de refaire passer la banque centrale sous l'égide du parlement et refaire marcher la planche à billets», explique Brigitte Granville, directrice du département économique international au Royal Institute of International Affairs à Londres.

Néanmoins, les accusations qui touchent la banque centrale de plein fouet sont inquiétantes. De nombreux milliards auraient été déposés en secret dans ce véhicule offshore, soumis à très peu de contrôle. Selon l'ancien ministre des Finances Fyodorov, des commissions plus importantes que celles couramment pratiquées dans les marchés financiers auraient permis à plusieurs personnes, notamment au sein de la banque centrale, de s'enrichir illégalement. Le montant exact des fonds déposés dans Fimaco reste incertain. Selon le procureur général Skouratov, qui a démissionné la semaine dernière pour une autre raison, plus de 50 milliards de dollars auraient transité par ce biais. Un chiffre qui semble erroné si l'on se rappelle que les réserves en monnaies étrangères de la Russie ont atteint leur plus haut niveau à une vingtaine de milliards de dollars en 1997. Selon des sources proches de la banque centrale, Fimaco n'aurait eu sous sa gestion que quelques milliards de dollars.

Il reste néanmoins que le manque de transparence lié à Fimaco aura certainement permis à certains individus de bénéficier personnellement de fonds publics, pratique malheureusement courante en Russie. «Accuser la banque centrale de corruption, c'est un peu comme arrêter une Formule un lors du Grand Prix de Monaco pour excès de vitesse», résume un banquier occidental à Moscou, qui souligne que l'institution reste l'une des plus efficaces en matière financière et économique en Russie.