La chronique des changes

La Banque du Japon augmente les enjeux

Jeudi et vendredi derniers, le Japon a fait coup double sur les marchés mondiaux. Le Government Pension Investment Fund, Japan (GPIF) a tout d’abord annoncé qu’il orienterait progressivement son allocation d’actifs vers les actions japonaises et les investissements étrangers, ce qui devrait libérer des dizaines de milliards de dollars en flux de capitaux transnationaux à la recherche d’un nouvel emploi.

Mais le grand choc s’est produit le lendemain, lorsque la Banque du Japon (BoJ) a annoncé qu’elle augmenterait massivement son programme d’assouplissement quantitatif en rachetant des actifs à hauteur de 80 000 milliards de yens par an.

Les marchés ne s’attendant pas à un geste aussi fort et aussi soudain, l’annonce a déclenché une vente massive de yens. Rétrospectivement, on peut comprendre que la chute de 20% des prix du pétrole brut ait poussé la BoJ à agir, la baisse des prix de l’énergie soulageant la pression inflationniste sur le coût de la vie. Or, celle-ci était devenue un thème central au cours de l’été; on y voyait un possible revers de l’expérience radicale de la BoJ pour dévaluer le yen et ranimer l’inflation.

Avec cette mesure, les achats d’actifs de la BoJ s’élèveront à 15% du PIB japonais – un chiffre considérable, surtout si on le compare au QE3 de la Fed, qui représentait environ 6% du PIB américain.

De plus, la BoJ n’achètera pas que des obligations de l’Etat japonais, mais de plus en plus d’actions et d’obligations d’entreprises. En conséquence, le marché des actions japonais a bondi de 7% la semaine dernière, pour l’essentiel le jour même de l’annonce de la BoJ.

L’opinion répandue chez les analystes est que tout cela pourrait déclencher un nouveau mouvement d’appréciation des marchés d’actifs de par le monde, comme on l’a vu depuis 2009 (notamment aux Etats-Unis avec le QE3); pour ma part, j’estime que ce geste risque fort de déstabiliser les marchés et d’accroître la volatilité, entraînant les marchés d’actifs et les monnaies sur des montagnes russes.

En effet, les assouplissements quantitatifs ont toujours été une menace pour la stabilité financière. Sitôt que les banques centrales évoquent le retrait de leur «narcotique monétaire», les marchés plongent, comme on a pu le voir ces dernières semaines. A mesure que les cours des actifs s’apprécient sans véritable soutien de l’économie réelle, les risques de chute augmentent: on a fini par comprendre que les QE sont essentiellement un jeu de confiance, dans lequel on suppose que la banque centrale s’engagera toujours davantage.

En outre, le geste de la BoJ est une nouvelle salve dans la guerre mondiale des monnaies, qui ne tardera pas à recevoir une réponse, non seulement de l’Europe et des Etats-Unis, mais aussi (et ce tôt ou tard) de la Chine.

Si les dévaluations sont des mesures protectionnistes face à une demande mondiale limitée, il ne faut pas s’imaginer que la Chine, avec son taux de change effectif réel à des sommets, reste les bras croisés. Attendez-vous à des montagnes russes sur les marchés monétaires en 2015, à mesure que les enjeux s’accroissent et que le spectre d’une dévaluation du yuan se profile.

* Analyste et stratège en devises auprès de Saxo Bank