Arguments économiques sur fond de bataille politique: rarement le verdict d'une banque centrale n'aura été précédé de pareilles tensions dans un pays. En mettant fin à dix-sept mois de politique de taux zéro, la Banque du Japon (BoJ) a choisi d'affirmer son indépendance et d'assumer les conséquences d'un choix qu'elle – en premier lieu son gouverneur Masaru Hayami – voulait absolument réaliser depuis plusieurs semaines. Les effets de cette décision, attendue semble-t-il par les marchés comme en témoigne la réaction posée du yen, risquent certes de ne pas être immenses, le taux au jour le jour, près de zéro, ne devant s'élever désormais qu'à 0,25%. Mais sa symbolique est forte. Elle consacre, du point de vue de la BoJ, la reprise de la deuxième économie mondiale après une décennie de stagnation. C'est justement là que le bât blesse: une bonne partie du monde politique, l'exécutif en tête, conteste cette analyse qu'il juge trop audacieuse.

Depuis plusieurs semaines, Masaru Hayami prend son bâton de pèlerin pour prôner l'abandon d'une mesure exceptionnelle réalisée dans un contexte exceptionnel qui n'existe plus. Appuyée par l'annonce, la veille, d'une hausse de 2,5% du PIB nippon au premier trimestre, la BoJ a souligné vendredi que l'économie «atteint un cap où les craintes déflationnistes se sont dissipées, ce qui était la condition pour abandonner la politique du taux zéro», et que, «depuis un an et demi, l'économie japonaise s'est sensiblement améliorée». Le gouverneur s'est heurté ces derniers jours à l'opposition virulente du gouvernement, dont le premier ministre lui-même qui a, à nouveau, déploré cette décision à l'issue de la réunion du comité de la banque centrale. A ses yeux, il eût été préférable d'attendre des signes plus affirmés de reprise. Deux représentants de l'Etat ayant participé à la réunion ont même appelé à un report du resserrement monétaire, qui n'a pas été entendu.

Face à ces pressions politiques – que d'aucuns qualifient d'erreur –, la BoJ a voulu marquer son indépendance acquise en 1998, constate Sandro Croce, économiste à la Banque Edouard Constant. En outre, poursuit Alexandre Tavazzi, analyste chez Pictet & Cie, elle devait agir plus rapidement que le gouvernement sous peine de se voir couper l'herbe sous les pieds. «Le Ministère des finances recherche de nouvelles sources de revenus et la Banque du Japon voulait abandonner la politique des taux zéro. Une seule des deux mesures pouvait être adoptée.»

Cette «victoire» pose deux questions: comment va réagir le pouvoir politique? Si, à la veille de la décision de la BoJ, il semblait qu'il atténuait sa résistance, quelques jours plus tôt des politiciens laissaient entendre que Masaru Hayami pourrait être amené à démissionner s'il ne suivait pas la voie préconisée par le gouvernement. «L'impact psychologique de cette décision est important dans un environnement économique plutôt négatif. [Dans ce contexte], il faut éviter la politisation», constate Sandro Croce.

On peut également se demander si d'autres resserrements monétaires vont suivre. Alexandre Tavazzi et Sandro Croce ne le pensent pas. Ce dernier souligne que la décision de vendredi peut être interprétée comme une hausse de taux ou comme l'abandon d'une mesure exceptionnelle. Penchant pour la seconde interprétation, il estime que le taux au jour le jour campera à 0,25% pendant un bon moment. Le discours de Masaru Hayami allait dans ce sens.