A la sortie de la crise financière, la Banque Migros a fait partie des établissements suisses qui ont profité de l’insécurité qui affectait les grandes banques en accueillant beaucoup d’avoirs de nouveaux clients. L'établissement, essentiellement actif dans la banque de détail et les activités de prêts hypothécaires, emploie 1335 collaborateurs et a dégagé un bénéfice de 108,5 millions de francs au premier semestre 2016. 

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Aujourd’hui, avec la persistance des taux négatifs, la filiale du géant orange ne cherche pas à accueillir davantage de fonds qui risqueraient de la pénaliser. Harald Nedwed, aux commandes de l’établissement depuis 2003, explique comment le faible niveau des taux d'intérêt pénalise les activités de banque de détails et pourquoi il s’oppose aussi bien à l'initiative populaire «Oui à la protection de la sphère privée», également appelée initiative Matter, qu'à son contre-projet, qui visent à ancrer le secret bancaire dans la constitution.

Le Temps: Suite au Brexit, les rendements obligataires ont chuté à des niveaux encore plus bas, tandis que les taux négatifs mis en place par BNS semblent bien installés pour durer. Quelles sont conséquences à long terme de cette situation pour la Banque Migros ?

Harald Nedwed: Les taux négatifs et le faible niveau des taux d’intérêt ont de multiples effets sur le comportement de la clientèle. Actuellement, beaucoup de clients attendent que leurs obligations encore en cours arrivent à échéance puis, une fois remboursés, ils laissent l’argent sur leur compte en liquide sans le réinvestir. C’est une sorte de réaction. Une autre réaction est la recherche à tout prix de rendements suffisants, quitte à prendre plus de risques. Comme la plupart des obligations dotées d’une notation de type «AAA» ou «AA» affichent des rendements nuls ou négatifs, certains clients se tournent alors vers des emprunts notés «BBB» ou même «BB», par exemple, mais qui offrent encore un rendement positif. Ou alors, ils se tournent vers des placements en devises étrangères ou encore vers des produits structurés. D’autres investissent dans les actions, alors qu’ils ne le faisaient pas auparavant. Ce n’est pas une mauvaise stratégie mais il faut avoir les reins suffisamment solides en cas de revers sur les marchés.

- Si la BNS abaissait encore ses taux négatifs d’un cran, la Banque Migros les répercuterait-elle à son tour à la clientèle de détail ?

- Dans l’immédiat, il est nullement prévu de répercuter les taux négatifs sur les compte d’épargne des clients privés. Mais un tel pas n’est pas exclu si les taux négatifs de la BNS durent encore longtemps.

- Afin d’éviter cela, beaucoup de banques en Suisse pratiquent une forme de subvention croisée entre les activités hypothécaire et celles d’épargne. Est-ce un modèle d’affaires qui peut persister sur la durée ?

- Ce subventionnent croisé existe actuellement. D’un côté, les banques réalisent des marges bien positives avec les hypothèques. De l’autre, elles perdent de l’argent avec les avoirs qui sont déposés sur les comptes d’épargne. Ce système atteint toutefois peu à peu ses limites. D’autant plus que de nouveaux entrants sur ce marché - par exemple, des caisses de pension qui octroient des hypothèques à des clients, même hors du cercle de leurs assurés - se concentrent sur cette seule activité, l’octroi d’hypothèques, sans devoir supporter les coûts liés à la collecte d’épargne. Dans ce contexte, le secteur de la banque de détail réfléchit aujourd’hui à la manière de répercuter un jour les taux négatifs sur la clientèle. Cela serait mis en place de manière graduelle, de manière à ce que seuls les avoirs d’un certain montant, par exemple dès 100 000 francs, soient soumis à un taux négatif.

- Quel pourrait être l’élément déclencheur incitant des banques de détail à répercuter les taux négatifs sur leurs clients ? Personne n’a envie d’être le premier à franchir le pas…

- Cela dépend du «seuil de douleur» de chaque institut peut supporter, lequel est influencé par la structure entre les actifs et les passifs de la banque. Aujourd’hui, la plupart des banques suisses de détail ont bien plus d’argent qu’il ne leur en faut. Or, à supposer que quelques banques commencent à introduire des taux négatifs pour la clientèle de détail, où ira cet argent ? Sous le matelas des clients ? Probablement pas! Dans des obligations de caisses faiblement rémunérées ? Non plus! Il est probable que certains clients tenteraient dans un premier temps de transférer leur argent vers les autres banques qui ne prélèvent pas encore des taux négatifs. Ces dernières devraient alors adapter rapidement leur politique car aucun institut n’a envie d’accumuler des liquidités à court terme dans son bilan, coûteuses pour la banque en raison des taux négatifs. 

- Quel est l’impact des taux négatifs sur le comportement des banques en matière d’hypothèques ? N’y a-t-il pas une tentation d’accepter d’octroyer des prêts à des prix de dumping ?

- Un aspect clé ici est le montant jusqu’auquel les banques sont exonérées des taux négatifs. L’intérêt négatif n’est en effet prélevé que sur la part des avoirs en comptes de virement qui excède le montant exonéré, lequel est défini pour chaque banque en fonction de ses réserves minimales exigées par la loi. Or, il y a aujourd’hui toujours davantage de banques qui sont proches de celui-ci ou qui ont déjà épuisé la limite du montant exonéré. Au-delà de ce seuil, cela veut donc dire que chaque franc déposé par un client auprès d’une banque donnée finit sur les avoirs en compte de virement déposés à la BNS, soumis aux taux négatifs. Dans ce contexte, il reste plus intéressant pour une banque d’accorder à un client un prêt hypothécaire à 10 ans à un taux très bas, même à moins de 1% par exemple, plutôt que de laisser cet argent sur un compte sur lequel on prélèvera des taux négatifs à hauteur de 0,75%…

- Avec quelles conséquences ?

- Cette situation induit des distorsions entre établissements: si la banque X a déjà dépassé le seuil d’exonération, il reste intéressant pour elle d’accorder un prêt à un taux extrêmement bas, car cela reste pour elle une affaire toujours plus intéressante que de payer des taux négatifs. Si, en revanche, la banque Y n’a, elle, pas encore atteint le montant exonéré, dans ce cas, elle ne va pas participer à n’importe quelle affaire hypothécaire.

- Compte tenu de cette surenchère à la baisse des taux hypothécaires, y a-t-il un risque de surchauffe immobilière en Suisse ?

- Intuitivement, on pourrait supposer qu’un tel risque existe. Toutefois, il faut tenir compte des différentes mesures limitant l’accès à la propriété qui ont été mises en place par différentes autorités de régulation. On peut citer les mesures liées au volant anticyclique de fonds propres mis en place par le Conseil fédéral sur recommandation de la BNS en 2013 et 2014, la limitation à 10% de l’utilisation des fonds propres du deuxième pilier dans le calcul des fonds propres, etc. Au final, même si les taux hypothécaires sont actuellement très bas, le nombre de personnes qui peuvent réunir les fonds propres nécessaires pour financer l’achat d’une maison individuelle ou d’une propriété par étage a diminué. Dans l’arc lémanique ou dans la région zurichoise, un candidat à la propriété doit souvent pouvoir réunir au moins 200 000 francs de fonds propres pour commencer à envisager l’achat d’un objet immobilier - cela réduit considérablement le nombre d’acquéreurs potentiels.

- Depuis le milieu de la dernière décennie, la Banque Migros a constamment étendu sa présence dans les différentes régions du pays. Y a-t-il des endroits où vous envisagez encore une expansion, notamment en Suisse romande ?

- Nous sommes très satisfaits de notre réseau actuel qui compte 67 succursales à travers le pays. En comparaison, certaines banques cantonales en comptent vingt pour un seul canton. A côté des grandes villes, nous voulons être présents dans les agglomérations d’une certaine taille ou dans des petites villes qui ont une fonction de centre régional. Des villes comme Martigny, Bulle ou Yverdon, où nous sommes déjà présents, correspondent typiquement à ce profil.

- Selon quels critères êtes-vous présents ou non à un endroit ? 

- Nous ouvrons ou fermons des succursales en fonction des besoins et des préférences des clients dans une région donnée, non pas parce que nous avons décidé, nous en tant que manager, que cela était nécessaire à tel ou tel endroit. Notre approche a toujours été d’avoir un réseau de distribution avec plusieurs canaux - l’approche appelée «multi-channel » ou «cross-channel», répondant aux préférences des clients. C’est à lui de décider s’il veut nous rendre visite dans une filiale, nous contacter par téléphone ou via Internet.

- A quoi servent encore les filiales à l’heure où un nombre croissant de clients règlent une grande partie de leurs affaires via Internet ?

- Face à cette évolution des comportements des clients, je pense que la Banque Migros a justement l’avantage d’avoir une structure très flexible. Nous n’avons pas hérité d’un réseau de filiales dense à travers le pays., nous louons la plupart des espaces où se trouvent nos filiales. C’est là qu’a lieu le contact avec les clients et le conseil. Toute la gestion administrative - le trafic des paiements, le négoce de titres, etc. - est, elle, centralisée à Wallisellen près de Zurich. A l’exception de l’évaluation et l’octroi des crédits qui sont répartis entre six régions, à Lausanne pour la Suisse romande par exemple. Dans beaucoup de succursales, nous n’avons plus de guichets: seulement des espaces pour le conseil, complétés par des automates ouverts en permanence. Toutes celles qui ont été ouvertes au cours de huit dernières années n’ont plus de guichets.

- Quelle est votre stratégie en matière d’applications bancaires mobiles ?

- Notre objectif est de proposer toute la palette de services via un ordinateur ou des applications mobiles. Beaucoup de nos services bancaires sont déjà disponibles via un téléphone mobile: je peux accéder à tous mes comptes, effectuer des versements en ligne, acheter des titres, payer dans les caisses Migros. Notre philosophie est de donner accès au plus grande nombre de services possibles, en tenant bien sûr compte des exigences imposées en matière de sécurité, en particulier s’il s’agit de pouvoir effectuer des transactions en ligne via un mobile. Depuis que nous offrons des services d’e-banking, nous n’avons jamais été «hackés».

- Quels sont vos projets dans les hypothèques en ligne ?

- Concernant les hypothèques en ligne, toute la préparation de la documentation requise et la communication de celle-ci peut s’effectuer en ligne chez Banque Migros. En revanche, l’examen du dossier, à l’issue du processus, continue de s’effectuer «offline». L’évaluation d’un objet immobilier ou d’un projet de construction doit de toute façon être vérifiée par une personne de notre administration. De plus, il arrive fréquemment que des personnes qui avaient commencé par préparer tout leur dossier en ligne prennent quand même un rendez-vous avec un conseiller car ils ont souvent encore des questions à poser. La demande des clients pour les hypothèques en ligne n’est actuellement pas encore si élevée. L’intérêt pour les hypothèques en ligne croît auprès des clients mais je pense que ce procédé a plus de chances de s’établir lorsqu’il s’agit du renouvellement de prêts plutôt que pour la préparation d’un dossier complètement nouveau.

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- Et qu’en est-il du domaine des placements en ligne ?

- Le négoce de titres peut depuis déjà longtemps être effectué entièrement en ligne. En outre, nous allons lancer prochainement une offre complètement nouvelle de placements. Il s’agit d’une offre qui va s’apparenter à celle proposée par les plateformes de conseillers robots («robo-advisors»). Elle comprendra des outils servant à rééquilibrer les portefeuilles en fonction de l’évolution des marchés - par exemple, en revendant une partie des positions qui ont pris un poids trop grand au sein du portefeuille. Elle inclura aussi  chiffres clés d’évaluation des risques, etc.

- Côté réglementation, l’échange automatique de renseignements sera appliqué dès 2018 avec un certain nombre de pays. Quelles en seront les implications pour un établissement comme la Banque Migros, même si vous êtes actifs avant tout sur le marché intérieur ?

- Que vous ayez seulement quelques clients étrangers ou beaucoup, les exigences sont les mêmes sur le plan de l’informatique. Pour nos conseillers à la clientèle, cela ne change toutefois rien car tout les processus fonctionneront de manière entièrement automatisée. Tout ce que le conseiller doit dire à ce sujet à un client étranger est que la banque communique - et elle doit le faire - ses données au pays d’origine si un accord existe avec la Suisse.

- Sur le plan politique, comment voyez-vous le débat qui se prépare en vue de la votation sur l’initiative Matter, qui veut ancrer le secret bancaire dans la constitution, et son contre-projet parlementaire ?

- Je m’oppose aussi bien à l’initiative qu’à son contre-projet. Pour les banques, ces deux projets augmenteraient de manière considérable l’insécurité juridique et les risques qui en découlent pour notre activité. Notre principe est que nous ne voulons pas devoir assurer des tâches de surveillance sur le plan fiscal. Au lieu de cela, il est envisageable pour nous qu’un système analogue à l’échange automatique d’informations pour les clients étrangers soit aussi mis en place pour la clientèle à l’intérieur du pays. Si la politique le décidait un jour, nous serions disposés à envoyer directement aux autorités fiscales les extraits de compte également pour les résidents suisses, tout comme nous allons bientôt devoir le faire pour les clients étrangers.

- Est-ce vraiment envisageable ? 

- Nous pouvons nous imaginer d’agir un jour de la sorte, si la loi était adaptée dans ce sens. En revanche, ce que nous ne pouvons pas accepter est que l’on renforce, d’un côté, les normes concernant la protection des données des clients via l’ancrage du secret bancaire dans la constitution. Mais que l’on impose, de l’autre côté, de nouvelles exigences aux banques sur le plan fiscal. Par exemple, en demandant aux établissements bancaires  d’annoncer certains cas de clients lorsqu’il existe des soupçons fondés de non conformité fiscale; ou alors que l’on étende encore les normes anti-blanchiment aux délits fiscaux, etc., etc. Cela revient à obliger les banques à devoir assurer toujours plus de tâches de surveillance sur le plan fiscal.

- Mais pour les nouveaux avoirs déposés par les clients, vous devez de toute façon déjà vérifier la conformité fiscale de ces fonds.

- Oui, la Banque Migros n’accepte plus d’avoirs non déclarés de nouveaux clients, y compris pour les résidents suisses. Pour les clients existants, nous exigeons déjà en cas d’éléments inhabituels une signature écrite confirmant qu’il s’agit d’argent déclaré. Comme il a été dit: il serait plus facile pour les banques d’envoyer directement les données nécessaires aux offices des impôts, comme le font du reste déjà la plupart des contribuables honnêtes. Toutefois, ce n’est pas à nous, en tant que banquiers, de décider de cette question mais au parlement et aux citoyens.


Profil

1960 Naissance à Bâle.

1990 Après avoir enseigné comme professeur assistant, il obtient un doctorat en économie à l’Université de Bâle.

1992 Société de Banque Suisse, spécialiste du contrôle des risques.

1994 Credit Suisse, controlling et trésorerie .

1998 Il rejoint Banque Migros, où il dirige les activités pourla région bâloise, avant
de devenir directeur financier pour l’ensemble de l’établissement .

2003 Directeur de Banque Migros .