«C'est un phénomène complètement nouveau qui en dit long sur le niveau de moralité dans le monde professionnel aujourd'hui.» Pierre Mirabaud n'en revient pas. Le banquier privé genevois s'est retrouvé confronté à un cas inédit. L'un des responsables d'une des entités de son groupe à Londres, le courtier Pereire Tod, démarchait en mai de nouveaux clients. A chacun d'entre eux, il vantait la recherche de son établissement jusqu'à ce que l'un de ses interlocuteurs lui fasse remarquer de troublantes similitudes entre les études présentées et celles de Credit Lyonnais Securities (CLS), une filiale de la banque française. «On s'est alors rendu compte que nous étions plagiés par cette banque depuis plusieurs mois», signale Giles Morland, directeur exécutif de Pereire Tod. Le courtier de la banque suisse a déposé plainte devant les tribunaux et demande 27 millions de livres de dédommagements, soit plus de 61 millions de francs.

Martin Brooker, un ancien analyste de CLS qui suivait les actions des petites et moyennes entreprises, avait pris l'habitude de reprendre de larges extraits de la revue hebdomadaire de Pereire Tod, Results Alert, dans diverses publications de sa banque dont Mid-Cap Monitor et Alchemist, le rapport mensuel sur l'industrie chimique. Il a œuvré de la sorte pendant onze mois, entre mai 2001 et avril 2002, avant de rejoindre le courtier américain E*Trade. Ce fait relève-t-il de la simple inconscience de la part d'un analyste paresseux? Selon The Times, qui a interviewé des analystes de la City, ce cas pose la question de la production de textes par les maisons de courtage rapportée à leur nombre d'employés. Selon un expert anonyme cité, ce ratio montre qu'il est à peu près impossible d'assurer que des analystes d'autres établissements ne se livrent pas à ce genre de pratiques. «On voit souvent des idées reprises d'une étude à l'autre. Mais là, il s'agissait de reprise de paragraphes entiers», relève un acteur de l'affaire.

La confiance dans les analystes a été largement entamée ces derniers mois suite à des scandales à Wall Street impliquant les banques autrefois les plus réputées dans ce métier. Merrill Lynch a dû payer 100 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites aux Etats-Unis, alors que Morgan Stanley et Salomon Smith Barney sont toujours sous enquête. La City avait jusqu'ici été relativement épargnée par les critiques sur le rôle des analystes dans la crise que traverse aujourd'hui le monde de la finance, très vives aux Etats-Unis (lire en page 27).

«Le plus choquant dans cette affaire reste l'attitude du Crédit Lyonnais», estime une source proche du dossier. La banque française, dont le porte-parole à Paris n'a pas pu être joint vendredi, n'a semble-t-il pas souhaité trouver une solution à l'amiable. Après avoir envoyé à la mi-juin un courrier faisant état de l'éventualité de poursuites judiciaires, Giles Morland a en effet tenté de rencontrer les responsables de CLS à Londres le 8 août dernier. Sans succès. Un dépôt de plainte s'en est suivi. La demande de dédommagement a été calculée sur la base d'une fraction des commissions perçues par la banque française de la part de ses clients institutionnels, à qui elle faisait indûment bénéficier de la recherche de Pereire Tod.

Cette semaine, le Crédit Lyonnais a reconnu sa responsabilité sans toutefois préciser si Martin Brooker, l'analyste incriminé, a été licencié ce printemps pour ce motif ou des faits similaires. La banque aurait convoqué le mois dernier son ancien employé pour qu'il s'explique sur les faits qui lui sont reprochés. Alors que la FSA, le gendarme financier britannique, a confirmé avoir été contacté par le Crédit Lyonnais à ce sujet, ce dernier a annoncé qu'il espérait trouver un terrain d'entente avec Pereire Tod pour un montant bien moindre que celui réclamé.