Le franc n’est pas passé loin de la parité avec l’euro. Mardi soir, alors que la Réserve fédérale américaine annonçait vouloir garder ses taux d’intérêt inchangés jusqu’en 2013, suscitant une première réaction négative des marchés, le taux de change entre l’euro et le franc a atteint le niveau inédit de 1,0073 avant de remonter. Mercredi matin, la Banque nationale suisse (BNS) est à nouveau intervenue. L’institution a décidé de relever «dans une forte mesure» les liquidités sur le marché monétaire en francs. Les avoirs que les banques détiennent en comptes de virement à la BNS devraient ainsi passer d’environ 80 milliards à 120 milliards. Les grands argentiers déclarent aussi conclure des swaps de change, un instrument qui permet la création de liquidités en francs.

D’autres mesures sont possibles et rien n’est exclu a priori, prévient Jean-Pierre Danthine, membre de la direction générale. Le numéro trois de l’autorité monétaire explique les décisions prises jusqu’ici, les dangers pour l’économie suisse et le rôle que peut avoir une banque centrale face à un contexte mondial tourmenté.

Le Temps: Vous intervenez pour lutter contre l’appréciation du franc. Pourquoi maintenant?

Jean-Pierre Danthine: Deux développements majeurs ont modifié notre appréciation de la situation économique. D’une part, la conjoncture internationale s’affaiblit. Des signes clairs de ralentissement apparaissent en Europe, aux Etats-Unis et même dans certains pays d’Asie. Les risques pour la croissance suisse sont plus prononcés aujourd’hui qu’à peine quelques semaines auparavant. En parallèle, l’appréciation du franc fait peser une menace supplémentaire sur la croissance et la stabilité des prix. Les mesures d’assouplissement de la politique monétaire que nous avons pris ont pour but de répondre à ces risques. Nous voulons que le taux Libor atteigne un niveau le plus proche possible de zéro. Simultanément notre action conduit à une baisse des taux anticipés pour le futur. Pour les agents économiques, ce ne sont pas seulement les taux à court terme qui baissent mais toute la constellation de taux. En complément, des mesures d’augmentation des liquidités en circulation renforcent ce mouvement d’assouplissement de la politique monétaire.

– Qui achète du franc?

– C’est une question difficile. Nous n’avons pas de statistiques détaillées à ce sujet. Nous avons fait une étude qui montre que c’est un large spectre d’acteurs, pas seulement des investisseurs, mais aussi des entreprises qui se couvrent contre l’appréciation de la devise. Dans la situation actuelle, où le franc apparaît comme un refuge, presque tout un chacun est tenté de détenir du franc.

– Les mesures prises visent à rendre la possession de francs moins intéressante, en réduisant les rendements offerts. Pourtant, des investisseurs en quête de refuge ne s’intéressent a priori pas aux rendements…

– Le temps dira si les mesures produisent leurs effets. D’autres influences que le taux d’intérêt peuvent dominer selon les circonstances. Nous avons indiqué que le franc était surévalué et, ainsi, nous avons voulu montrer que cette monnaie sûre ne l’est pas autant qu’elle l’apparaît. Car on achète une protection extrêmement surévaluée. Nous voulons faire prendre conscience de ce risque et rendre le franc moins attractif avec des taux très bas.

Peut-on en savoir plus sur les «mesures supplémentaires» évoquées hier et la semaine dernière?

– La situation est extrêmement complexe et difficile. Il suffit d’observer les marchés financiers pour se rendre compte que nous nous trouvons dans un climat d’incertitude extrême. Ce contexte nous incite à dire qu’aucune mesure n’est exclue a priori. Nous les étudions toutes et nous sommes prêts à agir. La situation est telle qu’il ne nous semble pas productif d’abattre nos cartes et de dévoiler nos intentions.

– Les taux d’intérêt négatifs, par exemple, font-ils partie des réflexions? Ou une reprise des rachats d’euros comme l’an dernier?

– Rien n’est exclu, je le répète. Il faut admettre que parmi les mesures mentionnées ces derniers jours dans la presse, certaines sont plus praticables que d’autres. Certaines n’ont pas de base légale et demanderaient plus de temps à être mises en œuvre, d’autres seraient facilement détournées et devraient être construites de manière très attentive pour être efficaces. Certaines pourraient avoir des effets secondaires très négatifs. Il n’y a pas de baguette magique.

– Qu’en est-il d’un arrimage à l’euro?

– Ce n’est certainement pas la mesure la plus facile à mettre en œuvre, ni sur le plan politique, ni sur le plan légal. Nous avons un mandat légal de mener une politique monétaire indépendante.

– En parlant d’indépendance, certains économistes ont considéré que vous aviez agi sous l’influence des milieux politiques. Que répondez-vous à cela?

– Il y a confusion entre corrélation et causalité. Les risques sur l’économie mondiale et suisse sont sérieux. Dans cette situation folle, il est normal que d’autres que nous – politiques, médias, etc. – pensent qu’il faille agir. Cela ne signifie pas que nous réagissions à ces propos. Nous menons une politique indépendante. Nous ne sommes pas intervenus fin 2010 et début 2011 alors qu’on nous le demandait parce que nous estimions que ce n’était pas le bon moment et que les conditions monétaires ne le justifiaient pas.

– La BNS a-t-elle véritablement les moyens de lutter contre un franc qui se renforce pour des raisons extérieures, comme l’insécurité des investisseurs face à des problèmes d’endettement en Europe ou aux Etats-Unis?

Bien sûr, nous ne sommes pas totalement isolés du reste du monde. Si l’économie mondiale venait à retomber en récession, ni le gouvernement, ni la Banque nationale ne pourraient complètement protéger l’économie suisse de cette évolution. Cela dit, nous pouvons essayer de limiter l’impact des exagérations sur la monnaie. Les mesures que nous avons prises ne sont pas instantanées. Nous injectons des liquidités dans le circuit économique. L’effet se manifeste d’abord sur les taux, ensuite sur l’économie.

– C’est donc plus qu’un effet d’annonce?

– Certainement. Pour mesurer l’impact, il faudra étudier ce qui se serait passé si nous n’étions pas intervenus. Je répète que la mesure n’est pas encore achevée. L’augmentation des liquidités se produit progressivement. Nous avons arrêté les opérations de repo, ce qui signifie qu’il y a cinq milliards de francs supplémentaires sur le marché chaque jour. L’émission des bons de la BNS a été arrêtée et nous rachetons les bons en circulation pour augmenter encore la liquidité en francs. Nous avons maintenant commencé à utiliser l’instrument du «swap» en devises, très fort et efficace pour l’approvisionnement en liquidités.

– Un ralentissement de l’économie suisse aura-t-il un effet sur la monnaie?

– Oui, dès que le risque de ralentissement apparaîtra et que les informations sur l’économie suisse seront moins favorables, une réaction naturelle des marchés se produira. La force du franc est un reflet de la santé relative de notre économie, doublée d’un effet refuge. Cela dit, la situation actuelle ne peut pas continuer indéfiniment. Toute monnaie surévaluée a tendance à retourner vers une valeur d’équilibre, quelle qu’elle soit.

– Quelle est la valeur d’équilibre du franc?

– Nous nous gardons de tout pronostic pour la bonne et simple raison que cela reviendrait à endosser un modèle particulier. Or même le modèle de la parité de pouvoir d’achat a deux versions qui diffèrent chacune selon les indices de prix utilisés. Ce que nous constatons, c’est que quel que soit le modèle utilisé, le franc suisse est fortement surévalué.

– Vous dites qu’une fois que la situation économique se sera dégradée en Suisse, le franc se dépréciera. Pourtant, le Japon, qui est dans une situation peu favorable et dont la dette publique est astronomique, continue de voir sa monnaie être utilisée comme refuge…

– C’est vrai. Mais il est clair que le yen est moins surévalué que le franc. Le yen était fortement sous-évalué, sa progression depuis le début de la crise est donc impressionnante. Mais le niveau actuel n’est pas un record – ou un extrême – comme chez nous.

– Les consommateurs ont du mal à percevoir la baisse de l’euro et du dollar sur les prix qui restent élevés. Le risque de déflation n’est-il pas surestimé?

– Notre appréciation doit prendre en compte l’ensemble des prix et pas seulement ceux des biens importés. Si l’on regarde la situation dans sa globalité, les risques d’inflation ont pratiquement disparu. A l’inverse, les nuages qui planent sur l’économie mondiale et la force actuelle du franc conduisent à des risques de récession et à une pression négative sur les prix. Aujourd’hui, nous considérons qu’une politique monétaire extraordinairement expansive est justifiée dans la mesure où il n’existe pas d’effet inflationniste à l’horizon de nos prévisions.

– Ces mesures ne risquent-elles pas de créer une bulle dans le secteur de l’immobilier?

– Nous sommes conscients que la politique de taux d’intérêt bas que nous pratiquons depuis un an et demi – et que nous renforçons actuellement – n’est pas favorable à la discipline nécessaire sur le marché de l’immobilier. Mais nous n’avons d’autre choix que de sacrifier un objectif sectoriel au bénéfice des besoins que nous identifions pour l’économie dans son ensemble. Nous sommes actuellement dans une situation de conflit entre deux objectifs: la santé de l’économie et la stabilité des prix d’un côté, et la stabilité financière de l’autre. Ce dilemme illustre parfaitement le fait que dans une situation où deux objectifs ne sont pas parfaitement congruents – ils demandent des mesures de politique monétaire différentes – il faudrait que la BNS puisse bénéficier de plusieurs instruments.

– Quels sont ces instruments?

– Des instruments macro-prudentiels qui permettraient d’intervenir plus ponctuellement sur le marché immobilier. Ce peut être des critères plus stricts lors d’un emprunt hypothécaire ou d’autres mesures. La BNS a fait des propositions allant dans ce sens suite aux leçons tirées de la dernière crise. Aujourd’hui, nous sommes dans un cas typique où, si l’on regarde un secteur de l’économie, on voudrait faire une politique monétaire alors que si l’on regarde l’ensemble de l’économie on voudrait en faire une autre. La solution serait donc de pouvoir agir différemment et simultanément avec d’autres outils sur le marché de l’immobilier.

– Des mesures de contrôle de capitaux peuvent-elles réduire l’attrait du franc sans porter préjudice au marché de l’immobilier?

– Il s’agit en effet de mesures qui pourraient, théoriquement, réduire l’attrait du franc et éventuellement conduire à ce qu’il y ait moins de capitaux qui se dirigent vers le marché immobilier. Aujourd’hui, nous n’observons cependant pas d’afflux substantiel de capitaux de l’étranger vers ce marché. Mais encore une fois, nous n’excluons aucune mesure.