Stress test

«Les banques européennes restent vulnérables»

Diane Pierret de l’Université de Lausanne affirme que le secteur bancaire européen est plus fragile que ne l’affirme l’Autorité bancaire européenne. Selon ses calculs, les banques devraient encore se recapitaliser à hauteur de 80 milliards d’euros

Dix ans après la crise financière qui avait révélé la faiblesse des grandes banques européennes, il s’avère que celles-ci sont toujours sous-capitalisées et au moins 25 d’entre elles seraient vulnérables en cas de nouvelles crises financières. Telles sont les principales conclusions des résultats de stress tests (tests de résistance) conduits par l’Autorité bancaire européenne (ABE) dévoilés vendredi.

Experte en la matière, Diane Pierret, professeure assistante et chercheuse au Département de finance de la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne, et membre du Swiss Finance Institute, décortique les résultats et affirme que, selon ses propres travaux, les banques sont dans une situation pire que celle décrite par l’ABE.

Lire aussi: Stress test: les banques sous tension

Le Temps: Deutsche Bank et Barclays sont parmi les 25 grandes banques systémiques qui sont pointées du doigt. Que devront-elles faire à partir de maintenant?

Diane Perret: L’ABE ne dit pas que l’une ou l’autre banque a échoué au stress test. Elle ne désigne pas de gagnant ou de perdant. Elle parle uniquement de vulnérabilité. Elle ne publie pas non plus une quelconque recommandation. Il est intéressant de noter que si le stress test avait été conduit avec les critères américains, qui sont plus stricts sur le ratio de levier, de nombreuses banques européennes auraient échoué. La Réserve fédérale américaine (Fed), qui conduit elle aussi le stress test pour les banques américaines, a fixé son ratio de levier à 4%, contre 3% en Europe.

L’ABE a désigné 25 banques et pas les moindres – Deutsche Bank, Barclays, HSBC, Commerzbank, Santander, BNP Paribas, Société Générale, ING et encore Unicredit – comme de mauvais élèves. Qu’est-ce que cela implique?

Dans le scénario de stress, ces banques ont fait l’hypothèse qu’elles cesseraient de verser les dividendes pour renforcer leurs fonds propres.

Et encore: Cette fois-ci, les stress tests sont crédibles

Qu’en est-il des banques italiennes qu’on pensait plus fragiles?

Les banques italiennes sont mieux capitalisées que les grandes banques allemandes ou britanniques. Leur problème est que les actifs sont moins performants; elles sont donc moins profitables. Le risque vient de là.

Quel est l’état des banques suisses basées en Europe?

Les succursales des banques suisses dans les Etats européens sont des banques systémiques. Elles n’étaient toutefois pas sur la liste de l’ABE en 2018. UBS et Credit Suisse font l’objet des tests de la Banque centrale européenne. Elles sont aussi scrutées aux Etats-Unis où elles passent aisément le cap.

Finalement, êtes-vous surprise des résultats du stress test de l’ABE?

Pas tout à fait. Le stress test réalisé par l’ABE est basé sur les actifs pondérés pour les risques. Ce sont les banques elles-mêmes qui calculent ces mesures de risque en général. Les données sont ainsi sujettes à beaucoup de manipulations. En fin de compte, les banques ne veulent pas augmenter leurs fonds propres pour rester profitables. Pour notre part, nous regardons le ratio de levier, c’est-à-dire le pourcentage des actifs totaux au capital. Ce ratio diminue pendant les scénarios de stress et les pertes font éroder le capital. Nous constatons que le ratio de levier de certaines banques dans le scénario de stress est très bas, et même au-dessous de 3% recommandés par le Comité de Bâle.

Selon vos propres recherches, les banques européennes sont tout de même plus résilientes qu’il y a dix ans. Ont-elles tiré les leçons de la crise financière de 2008?

Globalement, elles vont beaucoup mieux. Mais elles manquent toujours des fonds propres qui les protégeraient en cas de coup dur. En utilisant leurs données, mais en appliquant les critères américains pour tester leur solidité, nous avons conclu que les banques européennes doivent encore se recapitaliser à hauteur de 80 milliards d’euros. Il s’agit d’une somme colossale, mais c’est beaucoup moins qu’en 2016. Le manque s’élevait alors à 123 milliards. Ce qui nous permet d’affirmer que les banques ont diminué leur exposition à la crise, mais il reste encore du chemin à faire.

D’où vient la réticence d’augmenter les fonds propres?

Augmenter les exigences de fonds propres des banques pourrait aboutir à des conséquences non voulues. Par exemple, le coût de financement pourrait augmenter, rendre les banques moins profitables, et les inciter à investir dans des actifs plus risqués. Il y a aussi une question de volonté politique. Pour l’ABE, il serait difficile de renflouer les banques avec l’argent des contribuables.

Quelle est la situation aux Etats-Unis, d’où est venue la crise financière? Les banques américaines sont-elles dans une meilleure situation que les établissements européens?

Définitivement oui. C’est la Réserve fédérale qui conduit les stress tests et ses critères sont plus exigeants. Il y a moins de risques de manipulation parce que la Fed compare les chiffres donnés par les banques avec ses propres chiffres.

Une faillite comme celle de Lehman Brothers en 2008 serait-elle possible aujourd’hui?

Ce serait assez improbable. Du reste, le modèle de banque d’investissement n’existe pratiquement plus. Les deux grandes banques Morgan Stanley et Goldman Sachs sont devenues aussi des banques commerciales et sont supervisées par la Fed.

N’est-il pas question que la Fed revoie ses critères en matière de fonds propres sous l’impulsion de l’administration Trump? Quelles en seraient les conséquences?

La tendance aux Etats-Unis est de réduire les activités de supervision des banques, et donc ce sont les stress tests qui sont visés. Beaucoup de banques ne sont plus sujettes au test «qualitatif» plus contraignant du stress test de la Fed, et le Financial Choice Act (proposé par l’administration Trump) propose d’exempter les banques du stress test si leur ratio de capitalisation (capital sur actifs totaux) atteint 10%.


Stress tests: mode d’emploi

Les stress tests de banques européennes ont été mis en place dans le sillage de la crise financière de 2007-2008. Ils sont conduits par deux instances, à savoir la Banque centrale européenne et l’Autorité bancaire européenne. Cette dernière vient de publier les résultats de son quatrième exercice. Au total, 48 établissements, considérés comme systémiques, de 14 pays de l’UE et de Norvège ont été scrutés entre janvier et octobre.

Dans ses conclusions, l’ABE ne publie pas des précisions sur la santé des banques pour éviter toute panique bancaire. Elles analysent le comportement des banques dans des scénarios de crise potentielle comme une chute brutale de la croissance, un effondrement des marchés financiers ou encore des pertes des valeurs immobilières.

L’ABE ou la BCE analyse les comportements des banques à partir de leurs bilans et leur niveau de fonds propres. Pour les régulateurs européens, le but de l’exercice est de veiller à la solidité des banques de sorte que celles-ci ne doivent pas faire appel à l’argent des contribuables en cas de crises.

Publicité