Au-dessus de l’imposant portail, deux drapeaux flottent face aux vendeurs ambulants: celui de la République hellénique et celui de la Banque nationale de Grèce, dont le siège historique de la rue Eolou, à Athènes, n’a pas bougé depuis sa création, il y a un siècle et demi.

Bleus tous les deux, les emblèmes semblent associer les deux institutions. Vraiment? «Entre l’Etat grec et cette banque, c’est plutôt une relation de proie à prédateur», corrige Panagiotis Grigoriou. Logique. Le blog et le dernier livre de cet anthropologue, La Grèce fantôme (Ed. Fayard), racontent la descente aux enfers de l’économie réelle. Entrepreneurs condamnés à mettre la clé sous la porte faute d’accès au crédit, propriétaires menacés de voir leurs biens saisis, exode massif des capitaux vers l’étranger… Un document accusateur: «Le problème n’est pas l’économie grecque, complète l’universitaire. C’est l’absence d’économie, asphyxiée par les banques.»

Le cauchemar d’entrepreneurs acculés par leurs créanciers ou ruinés par un crédit trop cher n’est pas un phénomène nouveau en Grèce. Au contraire: sitôt l’indépendance du pays obtenue, le très philhellène Jean-Gabriel Eynard s’activait déjà pour l’éviter. Nous sommes à la fin 1839. La paix s’est peu à peu installée et le mouvement d’émancipation nationale grec bat son plein. Chaque partie de terre gagnée sur les Turcs et les grands féodaux raffermit le jeune Etat, devenue en 1834 une monarchie adoubée par les puissances. Mais sans économie, pas d’argent, donc pas de dessein hellénique. «Le commerce local apprend ce que c’est que le crédit […], chose qui ne s’est jamais vue en Grèce», écrit le banquier genevois à son homologue et concurrent anglais John Wright. «Veuillez donc, Monsieur, vous occuper sans retard de cette affaire, importante pour la prospérité de la Grèce.»

Les banquiers actuels? Des «traîtres»

L’affaire? La création d’une banque digne de ce nom, capable d’accueillir les investissements des fortunes européennes, et de marginaliser les usuriers locaux. Car pour Eynard le financier, devenu riche sous Napoléon en restructurant les budgets de villes italiennes au bord de la banqueroute, il n’y aura pas de Grèce solide sans établissement bancaire. Celui-ci naît donc en janvier 1842. Il s’agit de la Banque nationale de Grèce (BNG), crée par Georges Stavros avec les fonds rameutés par son mentor genevois. Celui-ci, resté en Suisse, est enthousiaste: «Le taux de l’argent, qui était de 24 à 20% est tombé à 10%, voire 8%, explique-t-il dans un autre courrier à Wright […]. Partout, on espère prochainement la banque.»

Jacques L. est, à Athènes, un observateur avisé de la scène bancaire terrassée, depuis la fin 2009, par la crise de la dette souveraine. Employé d’une ambassade européenne, familier de la «troïka» chargée de mettre en œuvre les mesures des deux plans de sauvetage communautaires de 240 milliards d’euros en 2010 et 2012, il préfère l’anonymat pour dire tout le mal qu’il pense des banquiers grecs, «traîtres» au modèle Eynard: «Ils ont ruiné la Grèce. Ils ont financé des projets immobiliers insensés dans les années 2000, à la veille des Jeux olympiques. En 1841, Eynard rêvait de banquiers bâtisseurs et citoyens. 150 ans plus tard, le système a accouché de spéculateurs qui ont fait payer à Bruxelles leurs prises de risques…»

Au coin de la populaire place Omonia, notre interlocuteur désigne les agences presque mitoyennes des quatre banques «systémiques» (BNG, Alpha, Piraeus et Eurobank, toutes recapitalisées avec succès avec l’aide de l’UE en juillet 2013): «Avant la crise, leurs murs étaient tapissés d’offres pour des cartes de crédit. Ils ont drogué les Grecs avec la manne de l’argent facile.» Costas Fourlani, propriétaire d’une entreprise d’ustensiles médicaux sur le port du Pirée, fulmine à l’identique: «Depuis trois ans, leur seule priorité est de sauver leurs actionnaires. Ils ont oublié leurs clients.»

En Grèce, les banquiers se cachent

Impossible d’avoir la version des banquiers. Le président de la BNG, Georges Zanias, refuse de nous parler. Christos Gortsos, le directeur de l’association des banques helléniques, se mure dans le mutisme. Le premier a annoncé le 20 décembre un plan de 2000 licenciements. Le second préfère se réjouir de la bonne forme retrouvée des actions bancaires helléniques, et de l’arrivée du hedge fund américain «Paulson» dans le capital d’Alpha Bank, célébré à la mi-octobre par un dîner de gala à Wall Street, en présence du premier ministre Antonis Samaras. «Les banquiers grecs se pavanent à New York, mais ils se cachent ici», lâche un collaborateur de Socrates Lazaridis, le président de la bourse d’Athènes.

Discrétion compréhensible. Pour les Grecs rudement touchés par la crise, les banquiers mentent. Le dernier rapport annuel de la BNG a beau promettre une reprise du crédit en 2014, le seul signe visible, pour l’heure, est… une nouvelle promotion pour des cartes de crédit! Pire: les mouvements massifs de capitaux hors de Grèce, et les pressions de la «Troïka» pour que soit voté, début janvier, un projet de loi très impopulaire permettant les saisies bancaires des résidences principales en cas de non-remboursement d’hypothèques – une règle normale dans l’UE – leur sont imputés. «Avant les élections de juin 2012, un milliard d’euros par jour quittaient le pays», explique Ilias Paskovitis, un ancien du Ministère des finances. «Puis cela s’était arrêté net lorsque la Nouvelle Démocratie (droite) a remporté le scrutin. Cest transferts de fonds étaient pour la plupart légaux. La confiance ne se dicte pas. Mais allez expliquer cela au peuple, pour qui politiciens et banquiers ont partie liée.»

Les experts européens en poste à Athènes se montrent aussi critique sur les emprunteurs. «Beaucoup contournaient la loi et mettaient des biens au nom de leurs enfants pour éviter de rembourser» explique-t-on au QG de l’UE, avenue Piraios, où l’on juge aussi «malheureusement normale» le refus des crédits pour nombre de commerces condamnés par la crise. Les priorités sont aussi rappelées. «Si les grandes banques grecques avaient coulé, l’économie se serait effondrée, confirme l’un d’entre eux. Il était logique de les remettre d’abord à flot. C’est ce qui a été fait en 2013 en dotant le Hellenic Financial Stability Fund de cinquante milliards d’euros, dont la moitié seulement a été utilisée. La preuve? La privatisation annoncée d’Eurobank s’annonce bien. Les investisseurs sont là.»

En 1851, Jean-Gabriel Eynard s’inquiétait déjà du cynisme financier hellénique. «Il faudrait que tous les hommes influents en Grèce qui aiment leur patrie et veulent la voir prospérer s’entendent», écrivait-il à son ami Stavros, patron de la BNG. Message entendu? Non reconnait, dépité, un fonctionnaire bruxellois. Les banquiers grecs ont attendu, en 2013, de voir quelles entreprises survivent avant de reprendre leurs prêts. Ils laissent faire le sale boulot à la crise. Pour profiter ensuite de la reprise».