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«Les banques ignorent trop la recherche»

Le Swiss Finance Institute est le leader des instituts de recherche en finance en Europe, mais il est peu connu. Son directeur, le professeur François Degeorge, entend améliorer l’osmose entre la place financière et les milieux académiques

Le professeur François Degeorge est depuis un an le Managing Director du Swiss Finance Institute (SFI), une institution réputée sur le plan mondial (première en Europe, avec Tilburg University et devant la London School of Economics, selon le W. P. Carey School of Business Ranking), mais méconnue du public et sous-utilisée par les banques. Il est également professeur de finance à l’Università della Svizzera italiana (USI), après avoir été président de l’European Finance Association, et professeur à HEC Paris. Aujourd’hui, il explique comment rapprocher deux cultures – celle des banques suisses et celle des universités, qui participent au SFI –, créer une osmose entre ces deux mondes et améliorer sa notoriété.

Le Temps: Quel est le but principal du SFI?

François Degeorge: La mission du SFI consiste à rapprocher la faculté d’experts du SFI et la place financière suisse pour enrichir le capital de connaissances de la place. En Suisse, nous avons le privilège d’avoir un secteur financier très développé et pour la finance académique, c’est un atout que l’on n’a pas suffisamment exploité. Et vice versa. La place financière a beaucoup à gagner de la présence des 50 professeurs du SFI sur tout le territoire.

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Le travail auquel nous nous employons depuis que j’ai pris les rênes de l’institution, il y a un an, c’est de créer les canaux de communication à différents niveaux, celui des conseils d’administration, des experts, du grand public et des réseaux sociaux. Nous devons faire de la traduction culturelle. Ce sont deux mondes qui n’ont pas l’habitude de se parler et dont les normes de communication sont différentes. Il faut faire en sorte que le courant passe. Je sens déjà que la mayonnaise prend.

– Quel est l’intérêt pour la place financière suisse d’avoir une recherche fondamentale de pointe plutôt que des financiers qui réussissent un diplôme de Chartered Financial Analyst (CFA)?

– Les deux ne sont pas exclusifs, mais lorsqu’un professeur effectue un travail de recherche poussé, son étude ne se limite pas à l’article académique destiné aux spécialistes. Le professeur qui se lance dans une recherche doit se tenir au courant de tout ce qui se fait dans son domaine et dans tous les centres de recherche du monde. La lecture des working papers prend au moins la moitié du temps du chercheur. Je passe d’ailleurs au moins une demi-journée par semaine à évaluer des papiers soumis à des conférences. Le SFI travaille à mettre l’expertise de ses professeurs à la disposition de la place financière par des canaux divers.

– Quel est votre budget?

– Il atteint 8 millions de francs par an, dont l’essentiel est consacré au financement de chaires. C’est un partenariat public-privé probablement unique au monde. Il ne peut fonctionner que sur la base d’une longue tradition de confiance et une volonté de trouver des solutions pratiques, et non pas idéologiques. Le soutien de la Confédération et du secteur privé est crucial. L’investissement dans la connaissance et l’expertise est crucial pour la compétitivité de la place financière.

– Le SFI est financé par les banques membres. N’est-ce pas contradictoire avec une recherche qui se voudrait fondamentale?

– Les banques sont intéressées à avoir à proximité des experts de haut niveau. Elles n’ont jamais dit aux chercheurs ce qu’ils devraient écrire. Nous avons un conseil scientifique composé d’éminents experts basés en dehors de Suisse, souvent aux Etats-Unis. Ce sont eux qui décident du choix des professeurs. L’indépendance est parfaite depuis les débuts du SFI en 2006.

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En soutenant le SFI, le secteur financier suisse a adopté une démarche similaire à d’autres domaines comme les sciences naturelles. Même en période de crise financière, il a maintenu le cap et c’est tout à son honneur. Même l’EPFL a une longue tradition de partenariats avec le secteur privé. Cela n’a pas, au contraire, entaché la qualité des travaux scientifiques de l’EPFL.

– Quelle est votre propre impulsion stratégique?

– Mon impulsion consiste à rapprocher la faculté de l’industrie, à faciliter le dialogue et à obtenir des inputs des deux côtés. C’est très utile pour un chercheur de savoir ce qui empêche de dormir les décideurs du secteur privé. A l’image de la numérisation. La direction thématique de la recherche émerge d’elle-même. Elle n’a pas besoin d’une planification centralisée. L’histoire des programmes de recherche montre qu’une décentralisation est préférable. Si l’on est un des premiers chercheurs à travailler sur la blockchain, on sera l’un des pionniers.

Chaque année depuis 2006, nous délivrons un prix au meilleur article de recherche écrit par un chercheur, non pas du SFI mais de l’ensemble du monde (Outstanding Paper Award). Le premier objectif était d’accroître notre visibilité. Cette année, c’est un travail de l’Université de Toulouse sur la blockchain.

Il est vrai que certains chercheurs travaillent dans des programmes nationaux, par exemple sur la finance durable, et que des impulsions viennent parfois de la Confédération. Au départ le SFI s’est aussi bâti grâce à un centre national (NCCR-Finrisk).

– Quels sont vos rêves à réaliser ces cinq prochaines années?

– J’aimerais faire en sorte que l’osmose entre l’activité académique du SFI et la place financière soit encore plus réalisée. Nous mettons en place différents canaux pour que les professeurs puissent échanger avec les acteurs financiers et vice versa, et qu’ils communiquent leurs travaux aux praticiens. Depuis un an, nous mettons l’accent sur l’activité de rapprochement. Nous en verrons les effets bénéfiques ces prochaines années.

– Quels sont les lieux d’échange de ce savoir?

– Nous avons lancé des séminaires d’échange du savoir (Knowledge Exchange Seminars) qui permettent à professeurs et praticiens d’échanger leurs idées et leurs connaissances. En décembre dernier, sur les banques centrales et leurs effets sur le prix des actifs. En mars, ce sera sur la fintech et les cryptomonnaies à Lausanne, et sur la gouvernance d’entreprise à Zurich. Ces événements sont copilotés par un professeur et un praticien. Par ailleurs, nous adaptons les publications des professeurs pour les rendre plus accessibles aux praticiens.

Nous organisons aussi des événements, par exemple le 20 mars prochain sur le private equity, l’immobilier et les fonds de pension.

– Quels sont les obstacles à ce dialogue?

– Chacun des deux mondes, académique et pratique, obéit à ses propres lois. Notre rôle est de les rapprocher. Aujourd’hui le SFI est connu à l’étranger mais pas suffisamment en Suisse. Les Suisses doivent connaître ce qu’ils ont à portée de main.

– La création d’entreprises est-elle un axe de développement du SFI?

– C’est l’une des retombées. Par exemple, dans les cryptomonnaies, des docteurs SFI ont créé des start-up.

– Formez-vous uniquement des doctorants?

– Non. Les professeurs du SFI enseignent aussi dans les programmes Bachelors et Masters de nos six universités partenaires (EPFL, EPFZ, universités de Genève, Lausanne, Lugano et Zurich) ainsi qu’en formation continue. Pour recevoir un diplôme du SFI, un étudiant doit satisfaire certains critères en plus de ceux exigés par son université.

– Tous les diplômés SFI trouvent-ils un emploi rapidement?

– Oui, y compris les doctorants, dont la moitié trouve auprès d’un acteur de la place, l’autre moitié comme professeur d’une université réputée. D’ailleurs, le succès du placement des doctorants entre en ligne de compte dans le classement du FT.

– En sciences naturelles, l’utilité d’un PhD est très importante pour une carrière. Est-ce identique en finance?

– Nous avons formé une centaine de docteurs SFI depuis 2006, ce qui est un très bon nombre, même si la maximisation des doctorants n’est pas la priorité. Même ceux qui ne se destinent pas à une carrière académique ont envie de se remettre en question et de se lancer un défi. Je constate que leur carrière est ascensionnelle dans le privé en Suisse et ailleurs.

De nombreux domaines nécessitent des connaissances de pointe. Pour être un acteur de la fintech, mieux vaut disposer de connaissances mathématiques assez poussées. Je vois d’anciens docteurs SFI qui avaient des activités très mathématiques, mais sans lien avec la fintech, qui ont fait un virage vers cette dernière parce qu’ils possèdent les outils mathématiques nécessaires.

– La fintech ne change-t-elle pas les règles et ne pousse-t-elle pas les étudiants à privilégier les mathématiques ou la physique à la finance?

– La frontière entre physique/mathématiques et finance est très fluide. Les physiciens critiquent les financiers non pas sur des critères de sophistication mais parce que les financiers prennent leurs meilleurs éléments. Ce n’est pas mon problème, mais celui des physiciens.

– Un exemple?

– Oui, Google AdWords, la mise aux enchères des mots pour la publicité, c’est de la tech pour la publicité et non pas de la fintech. Mais celui qui l’a mise en place est un professeur d’économie. De même le mouvement brownien, dont beaucoup pensent qu’Einstein a été l’inventeur en 1905, a été modélisé en 1900 par un mathématicien français qui s’intéressait aux mouvements boursiers, Louis Bachelier. Il n’a pas eu de chance puisque ses archives personnelles ont brûlé et qu’il a été longtemps oublié. Mais les frontières disciplinaires perdent leur sens.

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