Hélène* a fait ses cartons à l’automne dernier. Cette employée de HSBC Private Bank (Suisse) à Genève n’a pu prendre qu’une quinzaine de minutes pour ranger ses dossiers, rassembler quelques affaires personnelles et quitter sans un mot sa place de travail après avoir été informée de son licenciement. Pour elle comme pour d’autres collaborateurs, sa banque réduit la voilure à tous les niveaux, et en toute discrétion. Une situation tellement tendue qu’elle a conduit Martin* à quitter l’entreprise de sa propre initiative. Un choix qu’a aussi fait Samantha*, craignant qu’on lui montre la porte.

La banque projette en 2012 une centaine de suppressions de postes, sur quelque 1700 en Suisse, indique son porte-parole. Elle affichait 1782 collaborateurs fin 2010 et n’a pas remplacé certains départs naturels en 2011. Le plan actuel s’inscrit dans un programme mondial: le groupe britannique avait annoncé l’été dernier 30 000 suppressions d’emplois (10% du total). Légalement, la division suisse de gestion de fortune n’est pas tenue de mettre sur pied un plan social. Elle assure cependant proposer un accompagnement «généreux, vu les standards de la place», aux personnes concernées.

Credit Suisse et UBS ont toutes deux annoncé des licenciements qui toucheront leurs activités en Suisse et dans le monde. EFG a également annoncé en janvier un plan de restructuration impliquant une coupe de 30 postes en Suisse. Outre les pressions sur le secret bancaire, les rapprochements entre certains établissements conduisent à des restructurations. C’est le cas par exemple du rachat d’ABN Amro par l’Union Bancaire Privée. Cette dernière, qui compte environ 1200 employés dans le monde, a renvoyé l’automne dernier une ­trentaine de collaborateurs, essentiellement dans le domaine des opérations.

Une situation historique

«Les banques licencient parfois de manière ouverte, mais elles restructurent aussi de façon plus cachée», explique Filomena Boillat, fondatrice de la société de recrutement Ficoba Consultants SA à Genève. Le syndicat des banques ajoute: «Outre les annonces et les licenciements au compte-gouttes, il y a également tous les congés dont nous ne sommes pas informés», explique Denise Chervet, secrétaire centrale de l’Association suisse des employés de banque. Et c’est justement à Genève que la situation est la plus floue «puisque les banques privées ne sont pas soumises à la convention collective de travail nous liant avec les banques». Difficile de chiffrer la situation, mais la syndicaliste estime que l’on se trouve dans une situation «parmi les plus dures» de l’histoire des banques. De l’avis général, les coupes ont lieu dans tous les types d’établissements.

«Soigner sa réputation»

Pourquoi licencier en catimini? «Pour soigner sa réputation», explique un observateur du secteur. Et éviter de s’annoncer à l’Office cantonal de l’emploi (OCE) pour licenciement collectif, dès que six employés sont mis à la porte en un mois. La procédure se complique dès que 10 personnes (pour une société de 20 à 99 collaborateurs), 10% de la masse salariale (pour une entreprise de 100 à 299 employés) ou 30 personnes (pour une société de plus de 300 employés) sont concernées. Le personnel doit être consulté et peut faire des propositions pour éviter ou limiter les licenciements. En parallèle, l’entreprise doit donner des indications au Service de l’emploi, dont les motifs de la restructuration. Dès lors, «entre un licenciement simple et une procédure contraignante, le choix est facile pour l’entreprise», souligne Jean-Marc Falter, chercheur et spécialiste de l’emploi à l’Université de Genève.

Patrick Schmied, directeur de l’OCE genevois, ne s’inquiète pas de la situation. «Le chômage dans le secteur bancaire se stabilise autour de 700 personnes à Genève. C’est un niveau raisonnable sur un total de 12 000 personnes actives dans ce secteur.» Toutefois, les chiffres sont peut-être trompeurs: «Les banques donnent souvent des plans sociaux ou des indemnités aux personnes licenciées, ce qui retarde la comptabilisation de ces personnes dans les statistiques», prévient-il. Le taux de chômage sectoriel est ainsi d’environ 5,8%. En Suisse, il est en hausse mais, à 2,6%, il est plus faible que la moyenne des secteurs (3,1%), selon les chiffres d’avril du Seco. L’indice des emplois de la finance suisse publié par finews.ch et Job Directory Finance donne une image plus sombre. Fin mars, les offres d’emplois dans les banques étaient en baisse de 35% par rapport à mars 2011 à 3430 postes dont 17% en Suisse romande.

Du côté de l’organisation faîtière Genève Place Financière, on constate que les chiffres du chômage dans les banques ne sont pas historiquement élevés. «On peut s’attendre à ce qu’ils progressent puisque des établissements ont annoncé des suppressions de postes et que la conjoncture est difficile», considère Steve Bernard, son directeur. Il ajoute que les chiffres ne donnent pas d’indications sur le chômage financier dans le canton de Vaud ou en France voisine, suite à des réductions d’effectifs à Genève.

Une autre indication peut prêter à confusion. Nombre d’établissements affichent des effectifs stables à fin 2011. «Des banques engagent beaucoup à l’étranger et réduisent les effectifs en Suisse. On peut le voir avec le nombre de sociétés qui ont demandé des licences bancaires à Hongkong ou à Singapour», observe Filomena Boillat.

Plusieurs facteurs conduisent les banques à tailler dans la masse salariale. Entre les fissures dans le secret bancaire, l’accroissement de la pression réglementaire, le franc fort et les marchés financiers qui ne permettent pas de générer des rendements importants, la branche est «dans un état de sinistrose», constate un cadre d’une banque étrangère en Suisse. «Cette industrie n’a jamais été confrontée à une telle pression sur ses marges, explique Jérôme Desponds, associé chez Ernst & Young et chargé de l’audit dans le secteur financier. Les banques ont pris conscience qu’il faut adapter les modèles d’affaires.» Selon lui, elles font attention de «ne pas augmenter leur structure et envisagent des licenciements». Elles en «profitent aussi pour se débarrasser de profils qui ne seraient plus adéquats ou trop âgés, pour se tourner vers des employés très spécialisés», observe un chasseur de tête. Et surtout, pour les gérants, dont la clientèle n’est pas déclarée pour l’essentiel, la situation se corse. «Les banques veulent des gérants dont les fonds sont fiscalement conformes, la question ne se pose même plus», poursuit ce consultant.

L’atmosphère se crispe

De manière générale, l’atmosphère se crispe. «Les conséquences des entretiens d’évaluation sont devenues plus dures, explique un cadre bancaire, qui a préféré l’anonymat. A l’exception de cas extrêmes, une mauvaise évaluation conduisait à donner un avertissement ou à ne pas offrir de bonus à un collaborateur. Les importants volumes que la banque avait à traiter justifiaient que l’on garde l’employé. Aujourd’hui, on aura tendance à s’en séparer.»

Employé de Credit Suisse, Julien* craint pour son poste. Surtout depuis que la grande banque a décidé d’intégrer Clariden Leu. Il s’interroge sur les opportunités dans les autres institutions. Car certaines développent encore leurs effectifs, mais elles deviennent plus pointilleuses. «Le processus de recrutement prend souvent le double de temps, entre trois et quatre mois pour des profils pointus et de hauts niveaux», témoigne Filomena Boillat. Pictet a vu le nombre d’employés augmenter de 90 personnes en 2011 et 15 depuis début 2012, sur un total de 3277. La banque Syz & Co a également embauché 40 personnes, dont la moitié à Genève. La filiale suisse de la banque Coutts a également décidé d’étoffer ses effectifs, qui s’élèvent à 850 en Suisse, dont 130 à Genève. Face à la détérioration des perspectives du secteur, l’un de ses responsables du recrutement raconte que les candidatures se multiplient. «Lorsque nous cherchons un spécialiste de l’investissement, nous recevons un nombre inhabituellement élevé de CV dont seul un petit nombre correspond au profil. Mais quand on se met en quête d’un gérant de fortune, nous ne recevons pratiquement rien en adéquation avec le profil recherché», explique Philippe Imfeld. La banque, qui fait passer entre quatre et dix entretiens pour s’assurer que la personne est la bonne, souligne que les candidats idéaux ne sont pas forcément sur le marché. Il n’est pas nécessairement facile de les recruter.

Baisse des salaires

Conséquence, les salaires ont tendance à baisser. Dans un entretien au Temps fin avril, l’ancien responsable des ressources humaines de Lombard Odier, Maxime Morand, expliquait que «13% des financiers vont gagner davantage, car les entreprises vont se battre pour les recruter, mais 87% verront leur rémunération chuter». Samia*, employée d’une société de placement spécialisée dans le domaine bancaire et financier, constate déjà une baisse des rémunérations de 20% environ ces dernières années. «De plus en plus de candidats nous contactent et le processus pour les replacer est lent et il faut parfois chercher longtemps», juge-t-elle.

Hélène, justement, a fini par retrouver un emploi dans le même secteur. Mais, pour cela, elle a dû accepter de partir s’établir en Asie.

* Prénoms d’emprunt.