Que se passe-t-il dans les banques privées genevoises? En l'an 2000, elles ont créé à elles seules plusieurs centaines d'emplois. Lombard Odier & Cie a engagé un peu plus de 200 nouveaux collaborateurs, pour un total de 1350 personnes. Chez Pictet & Cie, ils sont plus de 330 à avoir rejoint la société l'an dernier, en Suisse et à l'étranger. Le groupe compte aujourd'hui 1700 employés. Quant à Darier Hentsch & Cie, l'établissement a recruté 90 personnes. Il emploie 380 collaborateurs à Genève. Et ce n'est pas fini. Les deux premières institutions prévoient encore de créer 150 postes chacune en 2001. «Nous connaissons un essor très important des affaires. Pour maintenir la qualité de nos services, nous devons augmenter notre personnel», explique José Sierdo, directeur des ressources humaines (DRH) chez Lombard Odier & Cie.

Le monde occidental dans son ensemble doit faire face au même phénomène: une création de richesse considérable, due en partie au développement de la Nouvelle Economie. De nombreux entrepreneurs disposent d'importantes sommes d'argent. Ce qui contribue à la croissance de la masse sous gestion.

Les secteurs de la banque qui connaissent la croissance la plus significative en termes de personnel sont les métiers en relation avec la clientèle, ainsi que la gérance privée et institutionnelle. Et l'informatique, comme partout. «L'informatique ne nous permet pas seulement d'automatiser nos procédures, elle devient un élément de support indispensable dans nos relations avec les clients. Nous avons besoin de concepteurs, de développeurs et de spécialistes de la maintenance», poursuit José Sierdo.

Combler ces énormes besoins ne va pas sans problème. La pénurie de spécialistes et de gens convenablement formés touche de nombreux secteurs économiques. La banque n'échappe pas au phénomène. Un mot revient systématiquement dans les propos des responsables des ressources humaines interrogés: «difficile». Difficile de trouver des collaborateurs compétents, difficile de les attirer, difficile de les retenir. «La Suisse est en retard en ce qui concerne la formation de spécialistes, surtout dans les domaines administratifs et ceux liés à la recherche financière. Le système traditionnel forme avant tout des généralistes, et ce n'est pas ce dont nous avons besoin actuellement. Heureusement, la tendance commence à s'inverser», souligne Jean-Pierre Gaudet, DRH de Pictet & Cie. Conséquence: les banquiers privés commencent à lorgner vers de la main-d'œuvre étrangère. Non sans réticence: «Jusqu'à il y a deux ans, nous n'engagions que des Suisses. C'était la règle. Puis, dans certains domaines comme la gestion institutionnelle ou les fonds de placement, nous avons commencé à embaucher des collaborateurs étrangers, parce que nous ne trouvions personne en Suisse», continue Jean-Pierre Gaudet. Une petite révolution.

Côté recrutement, ces établissements bancaires de longue tradition ne font pas preuve d'une imagination débordante. Les canaux habituels, comme les petites annonces, les agences de placement et les chasseurs de têtes restent les plus prisés. Internet, cependant, fait son chemin. Le Web est surtout utile pour appâter les informaticiens. «Notre site disposera dans quelques mois d'une rubrique contenant les postes ouverts chez nous et un formulaire d'inscription où les personnes intéressées peuvent s'annoncer», promet Renaldo Moreschi, DRH chez Darier Hentsch & Cie.

Pour attirer les rares talents disponibles sur le marché, les banques privées déploient des moyens de séduction chatoyants. Ils promeuvent la bonne image de l'entreprise, ou offrent des possibilités de développement de carrière et de formation continue. Sans oublier une rémunération souvent intéressante. Toutefois, l'écart entre les salaires offerts par les établissements privés et par les grandes banques est de plus en plus réduit. «Nous suivons les prix du marché», dit Jean-Pierre Gaudet. On n'en saura pas plus.

Il y a aussi, et ce n'est pas le moindre, le problème de l'intégration. Les banques en sont bien conscientes puisqu'elles disposent de tout un arsenal de mesures propres à absorber sans mal les nombreux arrivants: présentation de la maison au nouveau collaborateur, accompagnement par un parrain chargé de l'accueillir et de l'informer, séances d'intégration, stages spécialisés pour les personnes qui de par leur activité doivent connaître l'ensemble de la banque. «Nous pourrions embaucher bien plus de monde encore. Mais nous devons tenir compte de nos capacités d'intégration et tabler sur une croissance progressive», explique Renaldo Moreschi. Un nombre aussi important de nouveaux collaborateurs ne risque-t-il pas de mettre en péril la culture même de la banque et surtout sa relation privilégiée avec la clientèle privée? De ce point de vue, pas de panique. La longue tradition bancaire de la place de Genève ne semble pas menacée. «La culture de la banque est forte et ancrée dans le quotidien. Ce qui a permis à notre institution de se développer harmonieusement. Pour nous, conclut José Sierdo, le rêve serait que chaque collaborateur, comme chaque client, ait toujours l'impression d'être unique.»